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Full text of "Cochinchine: Annamites, Moïs, Cambodgiens"

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^\t^^ 




H. AURILLAC 



COCHINCHINE 



ANNAMITES 



JVVOIS 



CAMBODGIENS 

♦ 



PARIS 

CHALLAMKL AÎNÉ 

UBRAIRE- ÉDITEUR 
Rue des l^oulangers, 50 



1 870 




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2,7^ 



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COCHINCHINE 



H. AURILLAC 



I • 



COCHINGHINE 



ANNAA^ITES 

jvvpïs 

CA2V\^BODGIENS 



PARIS 

CHALLAMEL AINE 

LIBRAIRE- ÉDITEUR 
Rue des Boulangers, 30 

1870 



CARPENTIER 



GARPENTriER 



DS53S 

f\S7 



COCHINCHINE FRANÇAISE 



Annamites, Mois et Cambodgiens 



L'emfMre d'Ânnam comprend trois grandes 
divisions naturelles, situées €ntre le 9* et le 
22" degrés de latitude nord ; ce sont : le Cam- 
bodge annamite, aujouixi'hui Cochinchine fran- 
çaise ; la Cochinchine proprement dite, et le 
Tonkin. 

La Cotchinchine française comprend toute U 
partie méridionale de l'empire. Elle se divisait 
en six provinces, qui étaient : 

La province de Gia-Dinh, ch.-lieu Saigon ; 

— de Dinh-Tuong, — Mitho ; 

— de Bien-Hoa, — r Bien*Hoa; 

— de Long-Ho, — Vinli-Long; 
— r de Àng-Giangi — Ckaùdoc ; 

— de Ha-Tien, t-* Hatien. 
Notre CQi^uète n'a rien changé à cette di- . 

vision. 

D'abord réduite aux trois provinces de l'Est, 
notre occupation s'^st étejfidue raeeomient sur ' 
les trois autres, et nous posfi(édons aujourd'hui 
une région d'une exploit$#(m iaeile, grâce au 
EMi^fîibre eii^trapytdiQ^e d^|^^rSfd'^aau,<(jl'AI^oyos 



709 



-6- 

et de grands fleuves, véritables grandes routes, 
ouvertes et parcourues dans tous les sens par 
des milliers de barques. 

Toutes ces provinces sont soumises à un 
régime administratif, qui, loin d'être particu- 
lier à chacune d'elles, émane tout entier de 
Saigon. La province de Yinh-Long est la seule 
à la(}uelle on ait conservé un commandant 
supéneur. Cette exception a été jugée néces- 
saire à cause de l'agitation survenue fatalement 
à la suite de son annexion. 

Six cercles militaires sont répartis autour de 
Bien-Hoa , Baria, Taî-Ninh, Mitho, Chaudoc et 
Hatien. Des officiers, portant le titre d'inspec- 
teur de$ affaires indigènes, sous les ordres du 
Directeur de l'intérieur, sont chargés de l'ad- 
ministration civile. L'étendue du territoire sur 
lequel ils exercent leurs attributions, est dési- 
gné sous le nom dUnspection ou d'arrondis- 
sement. 

Province de Saigon. 

La province de Gia-Dinh ou de Saigon, chef- 
lieu Saigon, se subdivise en sept arrondisse- 
ments. Sa population peut se dénombrer de ]a 
manière suivante : 

Indigènes 220,000 

Chinois 18,000 

Indiens 700 

Européens. . . . . . 600 

La garnison et la flotte ne sont point com- 
prises dans cet effectif. 
Vingt postes militaires sont disséminés sur 



— 7 — 

le territoire des sept arrondissements, dans les- 
quels on compte soixante-et-un marchés. Cha- 
cune des résidences occupées par les inspec- 
teurs possède un bureau télégraphique, qui 
les met en communication rapide avec l'admi- 
nistration centrale du chef-lieu. 

Arrondissement de Saigon, -^ Saigon, capi- 
tale de notre colonie, est située à 55 milles 
du cap Saint- Jacques , sur le Donaï ; le pla- 
teau sur lequel est bâtie la ville européenne 
est une couche de calcaire rouge et iriable, 
chargé d'oxyde de fer. Les eaux du Donaï 
sont profondes et navigables jusqu'à 45 milles 
au-dessus de la ville ; constamment fangeuses, 
jaunâtres et refoulées par les marées, elles sont 
impropres à la consommation. Les terres 
qu elles arrosent sont basses et marécageuses. 

Nos gros navires remontent sans difficulté 
jusqu'à Saigon, où des quais actuellement en 
voie de construction offriront avant peu d'utiles 
cales aux débarquements. 

La Compagnie des Messageries impériales 
s'est établie sur un vaste terrain, sur les rives 
de Tarroyo Chinois ; son hôtel et ses entrepôts 
sont les premières maisons européennes qui 
frappent l'œil du voyageur entrant à Saigon. 

Les rues de la cité nouvelle, aussi largement 
percées que des boulevards, sont régulières et 
proprement tenues. De jeunes plantations de 
manguiers, de tamariniers, d'haricotiers , les 
transformeront bientôt en agréables prome- 
nades. Ces rues partent parallèlement des 
quais pour aboutir au plateau central sur lequel 
s'élèvent les divers établissements de l'Etat: 



— 8 — 

citadelle y Gouyernement . casernes^ bdpUali 
gendarmerie, direction de l'intérieur, Trésor, 
etb. 

Un grand canal, creusé dans le but d'assë-» 
chéries marais dont les eaux stagnantes étaient 
à la fois une cause d'insalubrité et un obstade 
aux constructions, parcourt la ville dans toute 
sa longueur. De jolis ponts tournants, en fer, 
attendus de la métropole pour remplacer les 
ponts en bois, provisoirement posés sur le ca- 
nal, permettront bientôt la libre circulation des 
voitture$ sans interrompre celle des barques» 

La ville est circonscrite dansTespace compris 
entre le fleuve, Tarroyo de TÀvalanche, la route 
straté^que de Cbo-Lon, et Tarrovo Chinois» 

La citadelle est un grand parallélogramme à 
la Yauban, entouré de fossés, situé sur le point 
culminant du plateau, à 12 mètres au-dessus 
dti niveau des plus basses mers observées k 
Saigon. À côté d^elle, se voient les magasins 
généraux, leurs dépendances, et le Jardin zoolo- 
gique et botanique, création presque aussi an- 
cienne que la colonie, qui occupe une surface 
limitée par la rue Thabert, les constructions 
navales^ la Sainte-Enfance, et Tarroyo de TA* 
val anche. 

Le Grouvemement.actuel, insuffisant pour re- 

Srésenter majestueusement la première autorité 
u pays, est destiné à être abandonné. Un em- 
placement a été choisi entre la route de Ton- 
Kéou et la rue de rimpératrice, sur lequel sera 
bâti, soùspeu, le nouveau palais du gouverneur. 
Derrière la ville s'étend une immense plaine, 
dite des l'ombeaux, qui aboutit aux forts de 



— 9 — 

Kih-faoa» ûélèhres dans les annales mttltaires de 
la colonie, et au eanal de ceinture. 

Quatre grandes artères partent de Saigon; ce 
fiioat 3 les routes de Cho-«Lon, de Ton^Kéou, de 
GorrViap et de Bien-Hoa. 

Le roulement continuel d'un* grand nombre 
de voitures publiques et particulières égayé les 
rues de la ville et leur donne déjà la physiono- 
mie des voies de nos grandes cités européennes. 
La rade, couverte de gros navires de ^erre, de 
bâtiments de commerce, de grandes jonques, 
sillonnée par une multitude de barques de pas- 
sage, à la disposition des promeneurs et des af- 
fairés, est encore le théâtre d'un autre genre de 
mouvement. 

Les quais présentent, à certaines heures, un 
spectacle qui rappelle aux pionniers, momenta- 
nément exilés, la patrie absente I La musique 
du gouverneur, celle du régiment d'infanterie 
de la marine exécutent, à tour de rôle, devant 
le Café des officiers, des morceaux variés, tirés 
de nos meilleurs opéras, pendant que défilent 
les équipages des riches bourgeois et les che- 
vaux de selle montés par des cavaliers qui ri- 
valisent de grâces et de talents équestres. 

Diverses industries nationales se sont depuis 
Igngtemps créées dans la place: les magasins de 
nouveautés attirent l'œil par leurs étalages, les 
bazars exposent leur nombreux et étincelant ar- 
senal, les cafés regorgent de consommateurs. Les 
uniformes, le pittoresque costume des Indiens, 
dds Chinois, des Annamites, donnent à l'aspect 
de la foule, qui se croise, un cachet d'originalité 
attrayant pour l'observateur. 



— 10 — 

De toutes les institutions françaises dont nous 
avons doté notre colonie, citons encore parmi 
celles qui ont pour siège ou résidence la ville 
do Saigon : les tribunaux de justice criminelle, 
civil et militaire, le tribunal de commerce, 
les directions du génie, de Partillerie, des ports 
de guerre et du commerce, du service télégra- 
phique, des églises, des couvents, des écoles, 
une imprimerie, un comité agricole, un haras, 
etc. 

L'industrie a, de son côté, élevé une minote- 
rie, et plusieurs ateliers où fonctionnent des 
machines à vapeur, qui peuvent donner aux 
indigènes une idée de la puissance de nos 
moyens. 

La campagne des environs de Saigon mérite 
aussi d'être visitée par les étrangers de passage 
dans la colonie. 

Sur les routes de Cho-Lon, de Go-Viap et de 
Ton-Kéou, s'étendent à droite et à gauche de 
vastes jardins, cultivés par des Chinois ou des 
Annamites, qui fournissent le marché de Saigon 
de salades et de légumes de France : horticul- 
teurs qui livrent leurs produits à des prix mo- 
dérés, et rendent aux Européens d'immenses 
services. 

Les ponts de l'Avalanche, au nombre de trois, 
servent de limites aux sorties quotidiennes des 
habitants de la ville. Les petits villages qui sont 
à cheval sur les routes, sont comme les fau- 
bourgs de la cité. Ils sont le refuge d'une po- 
pulation qui s?y retire le soir, après avoir animé 
la ville de sa présence et de ses travaux pen- 
dant le jour. 



— 11 — 

Les bords de l-arroyo Chinois, liabîtés sur 
une longueur de près de 5 kilomètres jusqu'à 
Cho-Lon, offrent un spécimen piquant de la vie 
des Annamites : c'est le quartier des indigènes. 

La route de Cho-Lon, entretenue avec un soin 
remarquable, est le rendez-vous des équipages, 
qui, las de se croiser sur les quais, vont jouir 
du grand air et parcourir l'espace. Cinq ki- 
lomètres de Sa^on à Cho-Lon ! en passant par 
le haras, les Mares , Cho-Quan , et les Clo- 
chetons. Course agréable, route plane, bien 
tenue, au bout de laquelle le bazar chinois 
vous présente ses quais, son marché, ses ponts, 
sa pagode, magnifique édifice dans le style 
chinois, qu'il ne faut pas oublier de voir , sa 
préfecture, sa caserne, son théâtre, et, comme 
Douquet final, la curieuse redoute de Càï-May. 

L'arrondissement de Saigon comprend dix 
cantons et cent cinquante villages. 

L'arrondissement de Cho-Loh , chef-lieu 
Cho-lon, à 5 kilomètres de Saigon, surl'arroyo 
Chinois, véritable centre des affaires com- 
merciales, qui monopolise les ressourses indi- 
gènes. Cette ville uniquement habitée, avant 
notre arrivée, par les négociants chinois, fixés 
là depuis longtemps, offre dès aujourd'hui de 
jolies maisons de campagne et de belles habi- 
tations, aux Européens ; — rues larges, popu- 
lation industrieuse. — Résidence de l'inspec- 
teur. — Poste militaire. 

Puits de l'évêque d'Adran. — Pont en fer. 

Bureau télégraphique. — Postes militaires 
de Caï-May, de Ba-Hom, de Go-Den. 

Cinq cantons et quatre-vingts villages. 



^18 — 

VarvQn4i8Bmn0»it de Tan-An a {lour ol^f- 
li^H Binh^Lap, ik 43 kilomètres de Saigon^ petit 
bourg, bâti sur l'arroyo de la Poste^ destiné à 
prendra de raccroiasement. On y remanme une 
msignifiq^e Inspection, bâtie d'après les plans de 
rinspecieur, M, Gally*Pas8ebo6c. 

Bureau télégraphique. — Poste militaire. 

Neuf cantons et cent villages. 

Varrondisêement de Quang*Hoa a pour 
chef-'lieu Tram-Qan^, â60 kilomètres de Saigon. 

Biireau télégraphique. — Poste, militaire. — > 
Résidence de Tin^eoteur. 

Sept cantons et trente-cinq villages. 

Varrondissement de Phuoc-Loc, chef-Keu 
Gan-Gioc, à 37 kilomètres de Saigon. 

Télégraphe* — Inspecteur. — Poste mili- 
taire. 

Six cantons et cent sept villages. 

V arrondissement de Taï-Nlnh , chef-lieu 
Taï-^inh, à 120 kilomètres de Saigon. Le fort de 
Taï-Ninh occupe une bonne position militaire. 
Le village est une longue suite de cases mal cons- 
truites, en partie inachevées. Les troubles qui 
ont éclaté dans cet arrondissement n'ont pas 
permis aux habitants de faire encore de? ins- 
tallations définitives. 

Un édifice destiné à servir de résidence à 
l'inspecteur y était en voie d'exécution. A quel- 
ques kilomètres de la citadelle se voit la mon- 
tagne de Tai-Ninh, dont le voisinage assainit 
le pays, et qui semble ne se rattacher à aucune 
ehaîne. 

Bureau télégraphique. 

Quatre cantons et trente-un villages. 



— 18 — 

U^irrondissement de Tan-Hoa, ekef-lieu 
Go-Cong, à 57 kilomètres de Saigon, célèbre 
par la résistance de Quan-Dinh, pendant l'insur- 
rection de 1863, (Blocus-Epidémie de choléra.) 

Bureau télégraphique. — Poste militaire. 
— Inspecteur. 

Quatre cantons et trente-neuf villages. 

Trois grands fleuves, qui commiiniquent entre 
eux au moyen d'une infinité de bras, arroseqt 
la province de Saigon ; ce sont : le Donçp, le 
Dan-Trang, et le Soa-Rab. 

Province de Mitlio. 

La plus riche et }a plus fertile des trois pro- 
vinces de l'Est. Elle contient quatre arrondis- 
sements : 

U arrondissement de Mitho, chef-Jieu Mitho, à 
70 kilomètres de Saigon. Cette yiUe, située sur le 
Cambodge, au bout de l'arroyo de la Poste, est 
divisée en deux parties distinctes : la ville eu- 
ropéenne et le vieux Mitho. Toutes les relations 
commerciales des populations riveraines du 
Cambodge avec les négociants de Saigon et de 
Cho-Lon, se font par Mitho, qui est appelée à 
jouer un rôle importait dans l'avenir. Malheu- 
reusement pour cette place, les bancs dange- 
reux qui obstruent l'embouchure du fleuve inter- 
disent aux navires de fort tonnage l'accès du 
Cambodge. Mais cet inconvénient n'est pas une 
entrave insurmontable pour le commerce, qui 
peut utiliser les bâtiments aya^t moins de quatre 
mètres de tirant d'eau. 



— 14 — 

L'arroyo de la Poste est la route que suivent 
journellement les jonques et les convois qui 
circulent sans cesse entre Cho-Lon et Mitno. 
Les travaux de curage opérés^ et l'installa- 
tion permanente de dragues, assurent désor- 
mais cette voie de communication. 

Mitho possède une immense citaddle, dans 
l'intérieur de laquelle sont contenus les loge- 
ments réservés à la garnison. Le terrain humide 
sur lequel elle est construite , fréquemment 
noyé par les grandes marées, dégage des mias- 
mes infectieux qui altèrent la santé des troupes, 
et font de ce poste un des endroits les plus mal- 
sains de la Cochinchine, 

L'habitation du commandant du cercle est re- 
marquable par son élégance et son confortable. 

L'hôpital, les casernes, les cases affectées aux 
officiers, laissent beaucoup à désirer. 

Depuis trois ans^ on a bâti, sur les bords de 
l'arroyo, un marché assez propret. On remarque 
aussi à Mitho une église, une inspection élé- 
gante, et le couvent des Sœurs de la Sainte- 
Enfance. 

Le sol de la province de Mitho est tout d'al- 
luvions, bas, et cultivé en rizières. Les inon- 
dations amenées par les crues du Cambodge, 
s'y font sentir périodiquement. C'est certaine- 
nement une des causes de la fertilité, mais aussi 
de l'insalubrité de cette province. 

On dit que le Meï-Kon ou Cambodge prend 
sa source dans les environs de l'origine du Yang- 
tse-Kiang ; il arroserait ainsi une partie de la 
Chine, le Laos, et le grand royaume du Cam- 
bodge. Son embouchure se divise en plusieurs 
branches. Les nombreux bancs formés par le 



— 15 — 

sable et le limon que chnrrient ses eaux, s'é- 
tendent à 15 ou 20 milles au large. C'est sur 
Tun de ces îlots sous-marins que vint se per- 
dre le Weser^ en 1861. 

L'exploration de ce fleuve, faite, il y a qi^el- 
ques mois à peine, par une commission chargée 
de chercher la route qui devait relier notre co- 
lonie à la Chine, par l'intérieur, nous a appris 
que ce fleuve était navigable dans la plus grande 
partie de son parcours, et nous donne des no- 
tions sur les populations qui habitent ses rives. 
Cette commission est remontée jusqu'à Shang- 
Haï. Voilà donc une nouvelle route ouverte dé- 
sormais aux savants, aux missionnaires et aux 
marchands. 

Le recensement de la population de la pro- 
vince de Mitho, comprend : 

Indigènes 140,000 

Chinois 600 

Indiens 6 

Européens. ...... 10 

Fleuves : les deux Vaïcos, et le Cambodge. 

Dix postes militaires ; trente-trois marchés. 

h' arrondissement de Kien-Hoa, chef-lieu 
Cho-Gao, à 80 kilomètres de Saigon. — Rési- 
dence de l'inspecteur. — Poste militaire. 

Cinq cantons et soixante-treize villages. 

h' arrondissemeiixt de Kien-Phong, chef- lieu 
Can-Lo, à 240 kilomètres de Saigon. 

Inspecteur. — Poste militaire à Caï-Bé. 

Quatre cantons et trente-six villages. 

Varrondiss&ment de Kieii-Dang , chef-lieu 
Caï-Lay, à 123 kilomètres de Saigon. 

Inspecteur. — Poste militaire. 

Quatre cantons et quarante- quatre villages. 



Province de Bien-Hoa. 

La plus pittoresque des provinces du Cam- 
bodge ^^namite. Elle s'étend du Gap Saintr 
Jacques, qui domine la mer, jusqu'à l'extrémité 
de l'ancien Huyen de Phuoc-Chanh, sur une 
longueur de plus de 120 kilomètres, Une grande 
chaîne de montagnes, couvertes de forêts admi- 
rables, longe ce parcours en envqyant des con* 
trefprts dans l'intérieur. 

Le Gap Saint«-Jacques, qui en est la termi-o 
naison, terme une presqu'île élevée de 4 à 500 
mètres, se rattachant au continent par une 
langue de terre sablonneuse et basse. La mon- 
tagne est composée d'énormes masses grani- 
tiques, recouvertes d'une faible quantité de terre 
qui alimente quelques rares végétaux. Sur le 
sommet d'un des niamelons les plus avancés, a 
été construit, en 1862, un phare élégant, dont la 
lumière est assez puissante pour être vue à une 
distance de 35 milles au large, Au pied de la 
montagne, se trouvent un petit avant-poste fran- 
çais et une baie, dite des Cocotiers, qui sert de 
port de refuge aux pécheurs et aux petites jon- 
ques. Les lames viennent s'y briser sur une 
plage en demi-lune, parsemée d'un sable doux 
et fin, qui la ferait envier par nos villes de bains 
de mer. Les rochers que baigne le flot salé ser- 
vent d'attaches à d'innombrables huitx^es, dont 
la saveur est appréciée des gourmets. Les rui- 
nes d'un fort circulaire détruit par les navires 
qui vinrent s'emparer de Saigon, se voient en- 
core dans le fond d^ la baie. 



- t7 - 

Le Cap S^int-Jacqiies lest le poiiil le plus sain 
de la CochinchiQe ; la fièyre intermittente y est 
tellement rare, que le^ divers médecins qui ont 
séjourné à tour 4e rôle dans le petit poste s'accor- 
dent tous à dipe qu'ils y en ont à peine observé 
quelques cas. Cette immu];iitè s'explique par l'ex- 
position de la baie, toujours soumise à Paction 
des moussons. Il est à désirer que le Gouverne- 
ment y établisse une maison ce convalescence 
affectée aux Européens débilités par le dimat et 
les maladies. La seule chose qui manque au 
Cap Saint-Jacques est l'eau potable. On remé- 
diei;ait à cet inconvénient au moya:i de bateaux 
chargés de l'approvisionnement. 

La pêche et la culture des cocotiers occupent 
spécialement les habitants du CapSaint4acques ; 
le village de Bin-Dinh est le pomt de communi* 
catijon entre la presqu'île et le continent. 

Un bureau télégraphique relie le Cap à Saigon 
et fait connaître, avec rapidité, au gouverneur, 
l'arrivée des navires qui entrent en rivière. 

L'exploitation des forêts est la principale et 
la plus importante branche du commerce qui se 
fait dans la province de Bien-Hoa. Les bois de 
construction , de charronnage , abondent de 
toutes parts : certains marchés en écoulent de 
fortes quantités. Les jonques, les diverses em^ 
barcations usitées dans le pays, les petites piro- 
gues, sont fabriquée^ dans les villages situés 
sur la lisière des forêts, et reliés aux grands 
fleuves par de petits cours d'eau. 

Les marais salants occupent une superficie de 
plus de 500 hectares, et produisent un i«evenu 
considérable aux propriétaires de lia province. 

La population se compose de : 



— 18 — 

Indigènes 140,000 

Chinois 600 

Indiens 10 

Européens 9 

D'après le dernier recensement. 

La province contient cinq arrondissements, 
treize postes militaires et vingt-six marchés. 

V arrondissement de Bien-Hoa , chef-lieu 
Bien-Hoa. — Résidence du commandant du 
cercle de Tinspecleur. — Télégraphe. — Ci- 
tadelle. 

Située sur la rive gauche du bras oriental 
du Donaï , vulgairement appelé Bras de Bien- 
Hoa, la ville jouissait autrefois d'une importance 
qu'elle a perdue de nos jours. C'était par elle 
que se faisaient les communications omcielles 
de l'empire annamite. La citadelle est un large 
ovale, fermé de murailles, bâti sur une émi- 
nence à l'abri des inondations. C'est un lieu 
sain. Les casernes toutefois réclament des amé- 
liorations. Les habitations qui entourent la ci- 
tadelle sont en petit nombre, toute la popula- 
tion s'étant portée dans le village de Ben-Cà, à 4 
kilomètres aans l'intérieur. Une immense pa- 
gode, environnée par une plantation de pins 
maritimes, se voit à une distance de quelques 
minutes de Bien-Hoa. Ces arbres sont les seuls 
de cette espèce que nous ayons vus dans la 
colonie: leur existence a donc lieu de nous sur- 
prendre. 

Une belle route rattache Bien-Hoa à Saigon, 
au moven du passage d'un bac qu'on trouve au 
point A. La distance entre ces deux villes est 
de 30 kilomètres. 



— 19 — 

Le marché de Bien-Hoa est presque nul. 
C'est à Ben-Cà que se font les grosses af- 
faires. 

L'arrondissement de Bien-Hoa est divisé en 
six cantons et cent villages. 

L'arrondissement de Baria, chef-lieu Baria, 
à 120 kil. de Saigon. ^ — Cercle militaire. — 
Télégraphe. — Inspecteur. — Citadelle. 

Le poste de Baria est la clef de nos posses- 
sions du côté de la Gochinchine proprement dite. 

C'est par Baria que passaient toutes les dépê- 
ches adressées à Hué par les mandarins. Le Bin- 
Thuan n'est séparé de l'arrondissement de Baria 
que par les montagnes habitées par les Mois, 
peuplades sauvages. Le petit village de Loc-Am 
est le point extrême de nos possessions. 

Le nom de Baria, que nous avons consacré 
pour désigner notre poste militaire, appartient 
à un village situé à quelque distance de la 
citadelle. 

Peu éloignés de la mer, nous sommes là dans 
des conditions de salubrité relative ; mais cer- 
taines localités du cercle sont remarquables par 
leur situation appropriée au climat : les villa- 
ges des bords de la mer, par exemple. 

Quatre postes militaires sont répartis dans l'ar- 
rondissement: Bao-Thanh, Bien-Thanh, Long- 
Nhunh et Cau-ti-Vay. 

Bao-Thanh, à 9 kilomètres de Baria, est un 
joli petit village, dans lequel on voit une pagode 
célèbre. 

Bien-Thanh, plus rapproché de la mer, jouit 
d'un climat réparateur. 

Cau-ti-Vay, à 30 kilomètres de Baria, sur la 



ro«ite de Bien-Hoa, est loin d'offirir le même 
avantage. Isdé, privé des communiêations qui 
font la joie des troupes en campagne, c'est nn 
lieu de garnison peu recherché. 

Tous ces postes sont du reste construits dans 
un hut provisoire (qui dure depuis dix ans) et 
sont, par conséquent, dépourvus de tout le con* 
fortahle qui serait nécessaire aux soldats qu'on 
y loge. 

A 200 mètres de la citadelle de Baria, coule 
un ruisseau d'eau douce, dont le voisinage est 
d'un avantage précieux pour la garnison. Son 
lit accidenté par des inégalités de niveau, qui 
produisent de vraies chutes, n'est envahi que 
partiellement par la mer haute ; on peut donc 
en tout temps s'y procurer de l'eau potable. 

Les montagnes de Baria, de même composi- 
tion que celles du Gap Saint*Jacques, sont cou-» 
ronnées par une végétation splendide. De 400 à 
600 mètres de hauteur, elles se dressent pres- 
que à pc, et sont pénibles à gra^nr. Il existe 
sur le 0anc de l'une d'elles, un chemin étroit, 
naturel, praticable seulement aux piétons aven- 
tureux. Ue sentier conduit aux bonzeries, sortes 
de lieux consa^és, habités par des bonzes des 
deux sexes, et situés sur le sommet de la mon- 
tagne. Quelques cases de bûcherons se sont dres- 
sées dans leur voisinage. Autour d'elles, trois 
fontaines d'eau vive et fraîche, qui semblent 
devoir leur existence, à im coup de baguette ma- 
gique , sourdent du rocher et surprennent 
autant que ravissent le touriste essoufflé par 
son ascension. Auprès de ces sources délicieuses 
ont poussé des bananiers, des cocotiers, qui par 



— 21 — 

leur ombrage et leurs fruits délicieux, font de 
ce lieu élevé une véritable oasis. 

Les industries exercées par les habitants de 
l'arrondissement sont : l'exploitation des salines 
pour le village de Cho-Ben ; les tabacs pour 
celui de Lpng-Nhunh ; les rizières pour Long- 
Mi , Long-Lap ; la pêche pour Phuoc-Aï , 
Long-Aï, Bien-Thani) ; la coupe des bois, pour 
Cau-ti-Vay. 

L'arrondissement se divise en sept cantons 
et cinquante -sept villages. 

U arrondissement de Binh-An , chef-lieu 
Thu-dau-Mot, à 48 kilomètres de Saigon. — 
Poste militaire. — Inspecteur. — Télégraphe. 

Endroit sain. 

Sept cantons et soixante-et-onze villages. 

V arrondissement de Long-Thanh, chef-lieu 
Long-Thanh, à 60 kilomètres de Saigon, et pour 
pointextrême Bao-Chanh, près des frontières des 
Mois. — Télégra{)he à Long-Thanh. — Inspec- 
teur. — Poste militaire. 

Dix cantons et cent-cinq villages. 

L'arrondissement de Ngai-An , chef-lieu 
Thu-Duc, à 12 kilomètres de Saigon. — Inspec- 
teur. — Poste militaire. 

Quatre cantons et trente-cinq villages. 



Province de Long-Ho. 

La province de Long-Ho s'étend sur une 
longueur de 20 lieues et 12 lieues environ de lar- 
geur, entre le Han-Giang et le Song-Balai. Les 



— 22 — 

canaux qui relient entr'eux les bras du Meï- 
Kon, forment de nombreux îlots admirable- 
ment cultivés. Cinquante mille hectares de ri- 
zières, et trente mille hectares de cultures di- 
verses font de cette province le jardin de la 
Cochinchine. La population s'y élève au chiffre 
de 350,000 habitants, tous Annamites, à l'ex- 
ception de quelques villages cambodgiens. 

La province de L6rig-Ho comprend trois ar- 
rondissements. 

U arrondissement de Vinh-Long, chef- lieu 
Vinh-Long, à 180 kilomètres de Saigon. — Rési- 
dence du commandant supérieur, de l'inspecteur. 
— Télégraphe. — Poste militaire. 

Vinh-Long est située dans une île formée par 
les embouchures du Meï- Kon, à 40 kilomètres 
de Mitho. Quelques pagodes et un grand nom- 
bre de paillottes constituent la ville, dans laquelle 
grouillent environ 3 ou 4,000 habitants 
annamites. Les cases se développent tout au- 
tour de la citadelle sur une branche du Co- 
Quien, d'une part , sur l'arroyo de Long-Ho, 
d'autre part. 

La citadelle est un quadrilatère irrégulier, 
de 400 mètres de côté ; ses remparts sont en 
terre séchée, et assez élevés ; elle s'ouvre au 
dehors par quatre portes en pierre, surmontées 
de pagodes à usage de corps de garde. Autour 
des remparts est un fossé plein d'eau, de 20 
mètres de largeur, iongé par un chemin de cein- 
ture. 

Les soldats sont logés dans un grand bâtiment 
qui servait de magasin à riz aux Annamites ; il 
a environ 175 mètres de long sur 14 de large, 



— 23 — 

et 25 de hauteur ; constniit tout entier en ma- 
driers et en planches, soutenu par des piliers 
solides, bien agencés, il est couvert en tuiles. 
De plus, il est bâti sur de nombreux pilotis 
enfoncés dans un sol battu. Le toit, débordant 
deprèsde 3 mètres, forme une sorte de véranda. 
On y est à Tabri des émanations telluriques, des 
grands vents et de la pluie. 

Certaines appropriations ont encore rendu 
ce logement commode. Des fenêtres larges et à 
une hauteur suffisante permettent une aération 
facile et continuelle. Les mauvaises odeurs, les 
insectes ne peuvent y séjourner. L'on peut dire, 
en somme, que nos soldats sont à Vinh-Long, 
sous le rapport du logement, dans les meilleures 
conditions de salubrité et de commodité. 

Le commandant habite la pagode royale, 
qu*il serait facile de transformer en élégante et 
magnifique demeure pour le représentant de 
l'autorité. 

La direction du port, le bureau des affaires 
indigènes ont été établis hors de l'enceinte du 
fort. 

Cet arrondissement renferme 47 cantons et 
464 villages. 

V arrondissement de Lac-Hoa, chef-lieu Tra- 
Vinh , à 200 kil. de Saigon. — Inspecteur. 

40 cantons, 200 villages, 40 marchés prin- 
cipaux. — Une partie de la population de cet 
arrondissement est cambodgienne. 

Varrondissetnent de Hoang-Tri, chef-lieu 
Ben-Tre, à 400 kilomètres de Saigon. — Ins- 
pecteur. — Marché. — Poste militaire. 

26 cantons, 492 villages et 42 nxarchés. 



— 24 — 

Parmi les divisions du Meï-kon, celles qui 
arrosent nos provinces de Long-Ho et d'Ai^g- 
Giang, sont de grands fleuves communiquant 
entr'eux par un lacis indescriptible d'arroyos se- 
condaires, entre lesquels nos provinces sont dis- 
posées comme une agglomération d'îles. 

Ces cours d'eau (arroyos) sont encore remar- 
quables par la rapidité de leurs courants qui 
devient effrayante au mois de juillet, et par les 
charrois qu'ils transportent, consistant en blocs 
de terre détachés à des hauteurs variables en 
remontant vers la source. Dans la saison des 
pluies, lorsque les courants ont le plus de force, 
ces transports sont si nombreux que la surface 
du fleuve en est presque couverte. Parmi eux, il 
y en a d'énormes, et tous sont ,chargés de vé- 
gétation. Nous en avons vu qui portaient des 
arbres parvenus à leur presque entier dévelop- 
pement. La rapidité de leur navigation n'arrête 
point la végétation, qui continue très active, et 
aussi puissante que sur un sol fixe. Des plantes 
appartenant à d'autres latitudes viennent de la 
sorte s'ajouter à celles qu'enfante le terrain des 
provinces annamites. 

Pinceurs de ces charrois se réunissent sou- 
vent, et se soudent solidement entr'eux, grâce 
aux racines de leurs végétaux, de manière à ne 
plus faire qu'un seul bloc qui s'arrête au milieu 
du fleuve dès que se produisent certaines condi- 
tions favorables,^ et y devient la première pierre 
d'une île. 

La rapidité des courants n'est pas la même 
dans tous ces arroyos. On en trouve quelques- 
uns, ramifications éloignées des grandes artères. 



— 25 — 

OÙ le courant est à peu près nul. Les eaux y 
sont stagnantes plu3 ou moins. C'est là, de pré- 
férence, que les charrois sont rejetés par la 
force (les courants voisins, et ces arroyos qui en 
reçoivent des quantités de plus en plus considé- 
rables, finissent par se combler. A côté de là, 
une terre où déjà des cases annamites s'étaient 
élevées, mais située entre deux arroyos à forts 
courants, est enlevée pièce par pièce. Ses lam- 
beaux vont, les uns, d'un côté, diminuer la lar- 
geur d'un arroyo, les autres, ailleurs, former une 
île. Les populations qui s'y étaient établies, cou- 
tumières du phénomène, évacuent la place, et 
cette malheureuse terre a bientôt complètement 
disparu. 

Province d'An-Giang. 

La superficie de cette province est estimée à 
plus de 50 lieues de longueur, sur une largeur 
moyenne de 15 lieues. Elle s'étend depuis la mer 
jusqu'à la frontière du royaume du Cambodge. 
Très peuplée et très commerçante dans certaines 
localités, elle estpresque inhabitée dans d'autres, 
à cause des grandes plaines marécageuses qui 
occupent des espaces immenses. 

Elle compte 300,000 habitants. 

Des marchés abondamment pourvus, celui de 
Sadec, par exemple, donnent au commerce de 
cette partie de nos possessions, des débouchés 
assurés. * 

La richesse de la province consiste en rizières, 
qui sont cultivées sur une surface de plus de 



- 26 — 

40,000 hectares, sans parler des cultures di- 
verses qui occupent une superficie aussi éten- 
due. Les plaines incultes marécageuses sont 
coupées par des ruisseaux qui produisent une 
grande quantité de poissons La pèche est une 
des industries qui suhviennent à la consomma- 
tion des habitants. 

Certains cantons sont pourvus de chemins en 
bon état, munis de ponts larges et solides. 

C'est de Chaudoc , que part le canal qui 
aboutit à Ha-Tien, gigantesque travail dû à la 
main de l'homme, au génie industriel et com- 
mercial des Annamites. 



La province d'An-Giang se subdivise en trois 
arrondissements : Chaudoc, Sadecet Ba-Xuyen. 

U arrondissement de Chaudoc , chef-lieu 
Chaudoc, à 400 kilomètres de Saigon. 

Cercle militaire. — Inspecteur. 

Chaudoc se trouve sur la branche occi- 
dentale du Meï-Kon, à l'extrémité du canal de 
Can-Cao. Un des bras du fleuve part de Chau- 
doc et remonte directement à Pnom -Penh. La 
distance entre ces deux villes est de 70 à 80 
kilomètres. La population de Chaudoc est, 
comme celle de Vinh-Long, composée d'Anna- 
mites et d'un fort petit nombre de Chinois. Elle 
peut atteindre le chiflre de 4 ou 5,000 habitants. 
La citadelle, plus petite que celle de Vinh-Long, 
occupe une position avantageuse. Les caserne- 
ments sont loin d'y être aussi satisfaisants et les 
crues du fleuve se font sentir jusque dans l'in- 
térieur du fort. 



L'arrondisisementdeChaudoc comprend treize 
cantons et cent-trois villages. 

\J arrondissement de Sadec, chef- lieu Sadec, 
à 250 kilomètres de Saigon. — Poste militaire. 
— Inspecteur. 

Neuf cantons et cent villages. 

Marché des plus importants. 

Les femmes de Sadec passent pour les plus 
belles de la Cochinchine. On dit qu'elles sont 
Tobjet d'un commerce analogue à celui de la 
Turquie et de certaines places de TOrient. 

U arrondissement de Ba-Xuyen , chef -lieu 
Soc-Trang, à 350 kilomètres de Saigon. 

Inspecteur. 

Onze cantons et cent-quarante villages. 



Province d'Ha-Tien 



Cette province a dû occuper le premier rang, 
à l'époque où son port, accessible aux grandes 
jonques, lui donnait une importance commerciale 
qu'elle a perdue peu à peu. Aujourd'hui, pres- 
que dépeuplée, elle reprendra peut-être sous 
notre influence la place qui lui revient. 

Les côtes d'Ha-Tien, malheureusement dan- 
geureuses, sont flanquées d'îles généralement 
inhabitées, mais fréquentées par de nombreux 
pirates. Celle de Phu-Quoc forme un canton de 
maigi'e importance. 

Des montagens granitiques bordent la province 
du côté de la mer, d'où elle s'étend en un long 
ruban jusqu'aux frontières du royaume du 



— 28 — 

Cambodge. Elle atteint une longueur de 50 
lieues environ. La race cambodgienne y con- 
tribue, par sa présence , à donner à cette partie 
de la Cochinchine une physionomie à part. 

Le fameux canal de Vinh-Té , qui la relie au 
grand fleuve, fut créé de toutes pièces par les 
vaincus au bénéfice des vainqueurs. Plus de 
4,000 Cambodgiens trouvèrent la mort dans 
répidémie de fièvres pernicieuses qui s'abattit 
sur les travailleurs. 

La province d'Ha-Tien compte près de 55,000 
habitants, et l'on ne saurait y rencontrer plus 
de 2,000 hectares de terrains cultivés. 

Elle comprend deux arrondissements : celui 
d'Ha-Tien et celui du Rach-Gia. 

V arrondissement d'Ha-Tien , chef-lieu Ha- 
Tien, à 620 kilomètres de Saigon. * 

Commandant militaire. — Inspecteur. 

Ha-Tien est un petit port divisé en deux par- 
ties, par une rade circulaire, sur les rives de 
laquelle sont situés les deux côtés de la ville ; 
cette rade est coupée transversalement par un 
grand banc qui découvre à mer basse; son chenal 
est étroit, obstrué par des hauts fonds ou bancs 
de sable et de nombreuses pêcheries. Sa pro- 
fondeur ne dépasse pas 6 mètres à mer haute. 
Elle est entourée d'un cercle formé par des mon- 
tagnes de 300 à 400 mètres d'élévation, qui l'abri- 
tent des vents régnants, et en font un excellent 
mouillage, un port sûr où les navires n'auraient 
à craindre aucun accident. 

La citadelle occupe sur la rive droite un ter- 
rain plat, marécageux, dominé par une émi- 
nence, de 50 à 60 mètres de hauteur, qui la dé- 



— 29 — 

fend contre un coup de main de Tintérieur. 
Elle est vaste et munie d'un réduit. Le caser- 
nement, en torchis, est bas, obscur , humide, 
froid, malsain. De vrais marais peuplés de né- 
nuphars et d'une végétation sous-marine, des 
trous à caïmans, des fossés bourbeux existent 
au milieu de l'enceinte. Par contre, à l'extré- 
mité du chenal, se dresse un mamelon, sur le- 
quel les Annamites ont construit un fort ellip- 
tique qui commande le large, le chenal, la rade 
et la citadelle. La mer vient se briser sur les 
rochers qui servent d'assises à ce monticule. On 
respire là à pleins poumons. Ce point nous pa- 
rait admirablement propre à l'installation d'une 
caserne pour nos soldats, qui y seraient à l'abri 
de la fièvre qui les décime dans la citadelle. 

L'eau des puits de la rive droite est mauvaise, 
chargée de glairine. Il faut s'approvisionner de 
l'autre côté de la rade ; encore l'eau qu'on y 
puise est-elle légèrement crayeuse. 

Le port d'Ha-Tien (port chinois) est habité par 
une population presque complètement croisée, 
que les Annamites désignent sous le nom de Cac- 
tioUy provenant des premiers Chinois qui s'y 
étaient établis autrefois, et qui laissèrent une 
descendance nombreuse dont le type a persisté. 

Cinq cantons et vingt-deux villages. 

L'arrondissement du Rach-Gia , chef Ueu 
Rach-Gia, à 450 kilomètres de Saigon. 

Inspecteur. -• Marché important. - — Poste 
militaire. 

Six cantons et cent-deux villages. Centre de 
commerce des plus actifs. 



— 30 — 



Poulo-Gondor. 

Il faut ajouter à nos possessions sur le conti- 
nent, rîle de Poulo-Gondor, point avancé, d'une 
importance maritime incontestable en cas de 
guerre. 

Nous en avions fait primitivement un lieu de 
déportation pour les rebelles et les malfaiteurs. 

Petit port. — Poste militaire. 

CLIMAT. — Deux saisons : la saison sèche et 
la saison humide. Du 15 novembre au 45 avril 
et réciproquement. 

Les vents qui régnent pendant ces deux épo- 
ques sont ceux de la mousson N.-E. pendant 
la saison sèche, del'E. à TO. par S. ; et ceux de 
la mousson S.-O. pendant les pluies. 

Les différences de température pendant les 
deux saisons, presque nulles pendant le jour, 
deviennent plus sensibles la nuit. 

Le thermomètre varie ordinairement de 33 à 
36® à Tojnbre, de 8 heures du matin à 5 heures 
du soir. 

A 4 heures du matin, sa moyenne annuelle 
est de 24 à 25*» ; et de 44» à 1 heure de l'après- 
midi. 

Le baromètre varie de 754 à 756 comme mo- 
yenne. Il est monté à 759 et descendu à 753, en 
4867. 

Le degré d'humidité de l'air a oscillé entre 55 
et 89, pendant la même année. 

Pendant la mousson de S.-O., le ciel est tou- 
jours chargé de nuages qui interceptent les rayons 



— 34 — 

solaires ; les pluies quotidiennes, parfois très 
abondantes, empêchent la terre de se réchauffer 
autant que dans les autres régions tropicales 
du continent ; le refroidissement nocturne est 
presque insensible. 

La mousson de N.-E. amène la fraîcheur des 
nuits, sans tempérer pour cela lia chaleur du 
jour. Le rayonnement nocturne est alors considé- 
rable, le thermomètre accuse souvent + 47® + 
igo ^ 490^ pendant les nu^ts de décembre, jan- 
vier et février. Aussi les maladies intestinales 
revêtent toujours à cette époque une forme 
plus grave, la dyssenterie principalement. C'est 
encore le moment où le choléra se montre dans 
toute sa vigueur, et où les fièvres intermittentes 
appauvrissent le plus Téconomie. 



ANNAJ\\ITES 



ANNAMITES 



jvl: 



Les habitants de la Cochinchine française 
offrent le type particulier à la race jaune : teint 
cuivré, pommettes saillantes, yeux obliques et 
bridés, nez épaté, lèvres épaisses. 

Les deux sexes ont des différences peu re- 
marquables dans leur costume. Ils portent les 
cheveux longs, relevés en chignon derrière la 
tète; une abondante et longue chevelure est 
chez eux, comme chez nous, une beauté qui en- ^ 
traîne l'emploi des faux cheveux, des fausses 
queues. L'insouciance, qui est le fond de leur ca- 
ractère, se trahit sur leur extérieur tout comme 
aussi la vanité qui les distingue. Ordinaire- 
ment vêtus d'habits malpropres, sous lesquels 
ils cachent leurs téguments huileux et sales, 
ils étalent follement par dessus leurs loques 
quelque morceau d'étoffe brillante. 

L'habitude de' mâcher le bétel donne à leur 
bouche un aspect hideux ; leurs dents noircies, 



— 36 — 

leur salive de couleur sanguinolente constituent 
pour FEuropéen non prévenu, un ensemble 
repoussant. Il ne serait cependant pas impossi- 
ble que cette coutume, très répandue dans l'ex- 
trême Orient, n'ait eu, dans le principe, un sen- 
timent de coquetterie pour mobile, et tout le 
monde a pu remarquer que chez les jeunes gens 
qui débutent, la salive chargée de matières colo- 
rantes, vient donner aux lèvres une teinte carmin 
du plus bel éclat. Mais l'abus du bétel, qui 
revêt les dents de cette couche noire dont l'effet 
rend la physionomie si étrange, est encore la 
source de plusieurs maladies de la bouche : fis- 
tules salivaires, cancers de la langue, de la pa- 
rotide, etc.... Le bétel et la noix d'arec mâchés 
seuls ensemble, procurent une sensation de 
fradcheur agréable. Leur usage exclusif ne 
nous paraît point susceptible d'être suivi de 
grands inconvénients, sauf l'excitation naturelle 
des glandes salivaires. C'est à la chaux qu'on 
fait intervenir dans la préparation de la chique, 
que nous devons attribuer les mauvais résultats 
que nous constatons. 



En général, de petite stature, les Annamites 
sont maigres, peu propres aux travaux de force. 
La taille des femmes est encore moins élevée que 
celle des hommes. 

Les deux sexes sont, pendant leur jeunesse, 
d'une constitution délicate. On rencontre tous 
les jours des jeunes gens âgés de 20 ans aux- 
quels on ne saurait en donner plus de 15 à 16. 



- 37 — 

Qaelques mois suffisent d*ordinaii*c pour leur 
faire acquérir leur développement définitif. Cette 
particularité n'aurait-elie pas son explication 
dans ce fait bien avéré que les enfants vivent 
dans une oisiveté presque absolue ? Point de 
jeux, qui activent la croissance en exerçant le 
système musculaire ; la danse, la gymnastique 
leur sont inconnues. Leurs amusements sotit 
calmes, quand ils ne consistent pas uniquement 
dans le maniement des cartes et autres jeux 
d'argent. 

Intelligents, paresseux et moqueurs, ils ont 
en eux les germes d'un grand nombre de vices. 



La population de la CochinChine est d'humeur 
douce, obéissant, en général, facilement ati 
maître qu'elle craint. Son indifférence eti mla- 
tière de religion, expli(jue un peu sbh indiffé- 
rence apparente en politique. Mais il faut se dé- 
fier de cette somnolence qui cache souvent des 
passions qui éclatent tout-à-coup, d'autant plus 
terribles dans leurs manifestations, qu'on ne les 
avait pas soupçonnées. 

Les Annamites sont essentiellement cultiva- 
teurs. L'exploitation de leurs richesses agrico- 
les était faite par les Chinois, bien avant que 
nous ne fussions venus nous mêler de leurs 
affaires. La pèche est une de leurs principales 
industries : ses produits rapportent des béné- 
fices immédiats. Presque tous les villages rive- 
rains se livrent à cette occupation, qui a encore 
pour conséquenctv do créef des mariniers qui 



- 38 - 

pourraient être un jour de précieux auxiliaires 
pour nos bâtiments. 



Quelques auteurs qui ont écrit sur la Cochin- 
chine ont cru pouvoir faire remarquer que les 
vieillards y étaient rares, que Tâge de 50 ans 
y était considéré comme une période avancée. 
Ce fait est loin d'être exact, et nous pouvons tous 
citer aujourd'hui des exemples de vieillesse 
beaucoup plus grande. Les femmes cependant 
vivent moins longtemps que les hommes : cela 
tient à ce qu'elles sont usées de bonne heure 
par les fatigues de nombreuses maternités et 
par les rudes travaux auxquels on les soumet»^ 
Dans les campagnes, ce sont elles qui ont la 
charge de certaines cultures, en dehors de leur 
ménage ; elles partagent ailleurs avec les hom- 
mes la pénible existence que comporte le bate- 
lage, le séjour permanent des sam-pans, le ma- 
niement des avirons et des engins de pêche. 
Mais, dans les villes, il n'est point rare de ren- 
contrer de vieilles hatendah. 



Les habitations sont partout en rapport avec 
la richesse des indigènes. Dans les marchés im- 
portants, les maisons construites en bois de belle 
qualité, recouvertes en tuiles, fermées de murs 
en torchis blanchis à la chaux, sont rangées en 
ordre passable autour de la halle et de la Pagode. 
Dans les petits villages , on se -contente de 



— 39 — 



paillottes, fabriquées, sans frais, avec la paille 
de riz, les feuilles de bananiers et de cocotiers. 
Le palétuvier, Taréquier, le bambou sont em- 
ployés concurremment dans la confection de 
ces cases, dont la durée n'excède pas deux ou 
trois ans. 



Le régime alimentaire des Annamites est loin 
d'être suffisant, sous un climat aussi énervant. 
C'est peut-être une des premières causes de 
la mollesse de cette race chétive. 

Le riz, le poisson salé ou frais et la viande de 
porc, sont les bases de leur alimentation. 

Il leur est défendu, par une loi, de tuer les 
buffles qui doivent être- conservés rigoureuse- 
ment pour les besoins de l'agriculture. 

Ils n'ont d'autres boissons que l'eau, les in- 
fusions de thé et le reou (alcool extrait du riz). 

Le laitage et les œufs leur inspirent du dé- 
goCit. Il est à présumer que le som avec lequel 
nous rechercnons ces aliments leur donnera 
peu à peu l'idée d'en user eux-mêmes. 



Nos nationaux, qui ont eu des Annamites à leur 
service, ont tous pu vérifier que notre pain était 
d'abord avidement mangé par ces indigènes, 
mais que bientôt ils revenaient avec empresse- 
ment à leur plat de riz favori. Notons cepen- 
dant leur goût prononcé pour le biscuit de ra- 
tion. 



Le nuoc^mam est l'assaisonnement indispen- 
sable de toute leur cuisine. Ils le préparent en 



— 41 — 

mettant pendant dix jours du riz à fermenter 
avec du pois^son dans de Teau salée. Ce liquide 
ressemble assez de loin à de la saumure d'an- 
chois. Il relève le goût des mets cuits à l'eau 
simple, mais il faut être Gochinchinois pour en 
user. 

La farine de riz est utilisée de diverses ma- 
nières dans le répertoire des vatels annamites. 
Elle sert à couler de petites granules spbéroï - 
dales qui les feraient prendre pour du tapioca par 
un œil peu exercé , ou encore une pâte, dite 
vermicelle chinois, qui peut se manger en po- 
tages ; des gâteaux en forme de crêpes, qui se 
débitent au coin des rues et se confectionnent 
devant l'acheteur, etc. . . 



Les espèces du règne végétal consommées 
dans l'alimentation indigène, sont nombreuses : 
les tomates , les navets , plusieurs sortes de 
pois, les haricots qui sont délicieux, surtout 
ceux de Baria, les ignames, les ciboules, Té- 
chalotte, l'ail, une espèce de chou, la moutarde, 
la blède, le maïs, le piment, l'aubergine, etc. 

Ils affectionnent une salade composée de ger- 
mes de haricots mélangés avec des chevrettes, 
et parfumée avec la feuille d'une plante aroma- 
tique, dont nous regrettons d'ignorer le nom 
français. 



Nous avons importé avec succès en Gochin- 
chine de nombreuses espèces européennes qui 



— 42 — 

ont enrichi le soi de nos possessions, et dont nous 
apprécions la valeur: radis, choux d'Europe, 
asperges, pois, laitue, scarole, chicorée, céleri, 
cerfeuil, persil, betterave, etc. 

La pomme de terre et les oignons ont résisté 
aux tentatives d'acclimatation. Mais la Chine 
fournit ces pixxluits en quantité sufQsante à la 
consommation. 



Comme les enfants ou les personnes dont le 
système osseux est faible ou malade, les Anna- 
mites consomment beaucoup de sucre. L'indus- 
trie sucrière est néanmoins peu avancée chez 
eux. La canne , mal cultivée probablement , 
pousse en tiges frêles et pauvres en eau. 
Il appartient aux hommes spéciaux d'étudier 
les causes de cette imperfection et d'y porter 
remède. Trois qualités de cassonnade se ven- 
dent dans le pays ; aucune d'elles ne souffre la 
comparaison avec les produits de la Chine ou 
de Bourbon. 



Si, maintenant^ nous passions en revue les 
variétés du genre animal que l'on rencontre en 
Cochinchine, et qui font les délices des tables 
européennes, on aurait à bon droit lieu de s'é- 
tonner du peu de progrès des Annamites en 
cuisine. Le cnevreuil, le lièvre, le paon, la per- 
drix, la caille, la tourterelle, le pigeon, la 
poule-d'eau, la sarcelle, la bécassine, l'alouette, 
te pluvier, le vanneau, etc., sont des pièces com- 



— 43 — 

munes dont quelques mandarins savent seuls 
estimer le haut goût. 



Les volailles, poulets, sont, de la part des 
Annamites, l'objet d'une crainte bizarre, basée 
sur un préjugé national , qui veut que celui 
qui mange du poulet voie sa peau devenir sem- 
blable à celle de Tanimal. Conà)ien de gens parmi 
nous qui auraient la chair de poule I 



On a beaucoup parlé du goût des Chinois et 
des Annamites pour la viande de chien. Le fait 
est vrai. Nous avons assisté à des repas de cette 
nature, et nous pouvons dire que si nous étions 
impressionné désagréablement, c'était moins 
par la vue de la chair du quadrupède fidèle, que 
par la simplicité de sa préparation. En effet, 
après l'avoir raclée préalablement comme un 
porc, ils embrochent la bête sans autre forma- 
lité, et l'exposent sur le feu qui doit la rôtir, sans 
la vider î Gomment participer à un pareil festin ? 
Cependant les commensaux se pourléchent 
absolument comme pourraient le faure de rabe- 
laisiens convives devant un gigot cuit à point ! 



La chair du caïman est une friandise que se 
réservent les mandarins ! Ils ont des viviers dans 
lesquels ils entretiennent plusieurs de ces sau- 
riens à la fois, afin de n'être pris au dépourvu. 



dans les cas fortuits. Ils font subir au monstre, 
avant de le manger, un jeûne préalable de deux 
ou trois mois. 



La graisse de porc est employée exclusive- 
ment dans la cuisson des aliments indigènes. 
L*huile de ricin, malgré les hyperboliques ré- 
cits de quelques voyageurs, n*entre que dans la 
préparation de certaines pâtisseries, comme on 
le fait de la rhubarbe chez les Moscovites. ' 



Le temps viendra certainement où Thygiène 
alimentaire des indigènes s'améliorera sous 
l'influence de notre exemple et des besoins que 
nous leur aurons créés, et ce ne sera pas un des 
moindres bienfaits de notre civilisation. 



Si les Annamites se nourrissent mal, ils n'ap- 
portent également aucun souci dans leur mode 
de couchage habituel. Dans la classe pauvre, on 
dort n'importe où, à l'abri ou au grand air, 
avec une natte pour couverture et un morceau 
de bois pour oreiller. Dans la classe aisée, le 
grand luxe consiste dans le moustiquaire et le 
matelas en portefeuille du Cambodge, d'une 
épaisseur de quelques centimètres. Cette ma- 
nière ausbi primitive de se coucher, entraîne 
forcément l'obligation de rester vêtu. Aussi nos 
Cochinchinois conservent-ils leurs vêtements 
nuit et jour collés à leur corps , jusqu'à ce 
qu'ils tombent à peu près d'eux-mêmes. La 
malpropreté qui les caractérise est indescrip- 
tible ! Elle engendre la vermine et des mala- 
dies cutanées dont fort peu de vieillards sont 
exempts. 



L'usage du tabac est très répandu en Cochin- 
chine. On le mâche, on le fume. L'habitude de 
la cigarette est aussi commune chez les femmes 
et chez les enfants que chez les hommes faits. 
Le tabac que consomment certains mandarins, 
contient du datura stramonium (1 feuille p. 30.) 

LMvresse y est, comme partout, un penchant 
auquel on s'abandonne facilement. L'opium et 



— 46 — 

Talcool sont les moyens employés d'ordinaire 
à cet effet ; les fumeurs d'opium sont loin d'être 
rares parmi les Annamites qui tiennent cette 
coutume des Chinois qui la leur ont propagée. 
Ils faisaient, avant notre occupation, un usage 
exclusif de leur alcool de riz. On en voit aujour- 
d'hui qui ne dédaignent pas le vin 3t recher- 
chent l'ahsinthe, résultat premier et fatal de la 
civilisation. 



Les Annamites ont adopté les mesures de 
temps des Chinois. 

Ils divisent Tannée en douze ou treize mois 
lunaires, et le mois en trois périodes de dix 
jours. Le jour est de douze heures, dont la pre- 
mière correspond à nos onze heures du soir ; il 
se subdivise en trois parties de quatre heures 
appelées khac. La nuit comprend cinq divisions 
appelées canh. Une période de soixante ans cons- 
titue le grand cycle qui se subdivise en cinq pé- 
riodes de douze ans ; le soixante-seizième cycle 
de rèrè chinoise est commencé depuis 1864, et 
se trouve dans sa cinquième année. 



Les maîtres d'école qui enseignaient la lecture 
et récriture aux jeunes enfants , avant notre 
établissement, faisaient tracer sur le sable les 
caractères chinois usités dans la reproduction 
du langage. Nous avons fondé, dès le principe, 
des Ecoles chrétiennes, dirigées par des Frères, 
où Ton n'enseigne que les caractères latins. 
Il est permis de penser que la vulgarisation de 
cette méthode est destinée à nous rendre in- 
cessamment de grands services, tant dans 
l'étude de la langue que dans celle de l'his- 
toire d'un peuple digne de notre intérêt, au- 
quel nous attachent des liens si nouveaux. 



— 48 — 

La religion suivie en Cochinchine est une 
sorte de bouddhisme, mélangé aux doctrines 
philosophiques de Confucius. Les indigènes ne 
célèbrent pas de grandes fêtes religieuses comme 
les peuples qui aiment les manifestations ex- 
térieures du culte. Leurs pagodes sont ornées 
dans le genre des pagodes chinoises, et entre- 
tenues par les soins du Conseil municipal de 
chaque commune. Le respect des morts, des 
ancêtres, est la vraie, ou pour mieux dire , la 
seule religion qu'ils pratiquent. Chaque famille 
a, dans sa maison, un autel à cet usage. Les 
morts sont enterrés dans le voisinage des habi- 
tations; aussi rencoritre-t-on des tombeaux 
un peu partout dans la campagne, là où il y a 
des villages et des cases isolées. Les fosses, 
peu profondes, sont recouvertes de monu- 
ments funèbres, ou d'une simple éminence 
en terre, selon la position de fortune du défunt. 
Les beaux tombeaux sont enduits d'une ma- 
tière qui durcit à Tair et résiste victorieusement 
aux pluies torrentielles de ces latitudes. On 
l'obtient par le mélange à la chaux d'un suc 
retiré par rébullilion de certaines plantes (lau- 
rinées) . Le produit résultant de ce mélange est 
une espèce de stuc^ sur lequel ils appliquent 
leurs peintures, légendes, sentences, etc. 



Les médecins annamites sont les élèves de 
la médecine chinoise , qu'ils apprennent dans 
les livres venus de Canton. Us jouissent d'une 



— 49 — 

considération qui est loin d'être nulle ; ils comp-^ 
tent au rang des notables, et nous avons eu 
plus d'une fois l'occasion de constater leur in- 
fluence. Ils préparent eux-mêmes les remèdes 
qu'ils vendent. Leur matière médicale se com- 
pose de plantes en général : certains minéraux 
cependant et quelques métaux font partie de 
leur bagage scientifique. 



La musique instrumentale est peu cultivée en 
Gochinchine, malgré le chantonnement du lan- 
gage. Les Annamites aiment néanmoins le théâ- 
tre où presque tous les rôles sont chantés. 
Mais le tam-tam est l'accompagnateur exclusif 
des acteurs, et sa monotonie bruyante n'est pas 
faite pour flatter des oreilles délicates. 

Le violon chinois à deux cordes et la flûte 
sont leurs seuls instruments. En somme, ils ont 
peu d'aptitude pour un art qui a été en hon- 
neur chez les peuples les plus reculés. Un ins- 
tant, nous avions pu croire que cette absence de 
goût tenait à l'imperfection de leurs moyens 
matériels, et nous avions espéré que l'audition 
de nos musiciens français viendrait tout à coup 
leur révéler leur faiblesse, et exalter leurs sens. 
Vainement. Nos artistes font retentir les échos 
de Saigon, depuis bientôt dix ans, et c'est à 

freine si quelques gamins sifllent médiocrement 
'air de la Retraite. 

Les pièces qu'on joue dans leurs théâtres, 
sont presque toutes tirées du répertoire chi-^ 



-^ 60 - 

nois (1). La plupart du temps, ce qu'on y débite 
est lettre close pour les acteurs et pour les au- 
diteurs. Néanmoins, parmi le nombre, il en est 
quelques-unes composées en annamite vulgaire, 
qui sont fort goûtées par le public. Celles-là 
sont en général comiques et assaisonnées de 
plaisanteries qui provoquent de bons gros rires. 
Nous en avons entendu une entr'autres qui 
était une charge dans le genre de la Mère Gi- 
gogne ; et, déUdl qui donnera une idée juste de 
l'esprit de ce peuple, nous faisons souvent les 
frais de cette gaîté franche. Habiles à saisir 
nos travers sous leur côté grotesque, leurs co- 
miques nous chargent sans façons, tout aussi 
bien que les nôtres en usent à l'égard de nos 
voisins les Anglais ; et l'efifet produit sur les 
spectateurs est absolument le même. 



Nous ne terminerons pas ces notes, sans doute 
incomplètes, sans mentionner les peines infligées 
aux coupables et autorisées par le code anna- 



(t) Le théâtre n'est pas en Gochinchine, ce que l'on 
pourrait s'imasiner, d'après ce qu'il est en France. Le 
public y est admis gratuitement. Ce sont les mandarins 

3ui paient les artistes qu'ils louent, que ceux-ci soient 
omicUiés dans leurs arrondissements ou qu'ils soient 
troupes de passage. — Il n'y a pas de local siffecté spé- 
cialement à ces représentations, qui se donnent en plein 
marché ordinairement ou dans une baraque dressée à 
cet effet. 



- M — 

mite : la prison, les verges, la cangue, la pen- 
daison, la décapitation et la mort lente avec 
toutes ses horreurs. 

Nous ne voulons point nous appesantir sur 
la description de ces divers supplices, mais nous 
ne saurions passer sous silence une croyance 
singulière, qui serait peut- être une explication 
raisonnable de la tranquillité et du sang-froid 
avec lesquels les Annamites condamnés à être 
pendus se laissent passer la corde au cou. Nous 
en avons tous fait la remarque. Les Annamites 
sont convaincus que lorsque la tète n*a pas été 
séparée du tronc, ils doivent revivre dans l'Eter- 
nité; et cependant, contraste bizarre, ils placent, 
de même que les Chinois, le siège de l'intelli- 
gence dans la cavité abdominale : {Boum nieuhe^ 
ventre penser.) 

La décapitation est considérée par eux comme 
une peine très grave, et comme une mort qui 
les plonge h jamais dans le néant. Le gibet 
n'ayant point ces conséquences, ils peuvent l'af- 
fronter sans terreur. Cette croyance est telle- 
ment enracinée dans leur esprit, qu'on a vu des 
gens poussés par des haines personnelles, tran- 
cher eux-mêmes la tête à des pendus, pour 
n'être pas exposés à les retrouver plus tard 
dans la vie éternelle. 



L'industrie des indigènes n*est pas beaucoup 
plus avancée que leur art culinaire, mais cer- 
taines professions sont arrivées néanmoins à un 
degré de développement tel, qu'il leur reste 
peu de progrès à faire pour se mettre au ni- 
veau de leurs pareilles/ chez les autres peuples. 



La chaux est l'objet d'une fabrication spéciale, 
pour laquelle les Annamites emploient les co- 
quilles terrestres, marines ou fluviales dont ils 
se nourrissent préalablement (huîtres, escar- 
gots, moules, palourdes, les coraux, etc.) Un 
grand four, chauffé à une température élevée^ 
est le seul appareil nécessaire à cette opération. 



Les nattes et les salaccos sont confectionnés 
par les habitants de certains villages pauvres, 
et dirigés ensuite sur les marchés pour y être 
vendus. Dans la province de Mitho, dans celle 
d'Ha-Tien, surtout, les nattes sont recherchées 
pour leur finesse et leur beauté. 



La province de Mitho fournit encore les meu- 
bles en rotin, fauteuils, canapés, chaises, tabou- 



— 53 — 

rets, cages, etc., objets d'un prix modique, 
d'une durée assez longue, et d'un usage com- 
mode. 



Les bois d'ébénisterie sont travaillés par les 
ouvriers de "Vinh-Long avec une supériorité re- 
lative. Des buffets sculptés en relief, des boîtes 
à bétel, dont les angles sont ornés de coins mé- 
talliques, sont leurs ouvrages les plus ordinai- 
res. Certains tourneurs en bois se font aussi 
remarquer par leurs travaux, quelquefois pour- 
vus d'une élégance incontestable. 



Les charpentes des pagodes et des habita- 
tions des riches mandanns, sont généralement 
construites avec un art particulier , cette bran- 
che de l'industrie indigène ayant acquis une 
très grande perfection. 



Les incrustations de nacre sont exécutées 
souvent par de fort habiles ouvriers. On cite 
ceux de Cho-Quan pour leurs chapelets, cru- 
cifix, boîtes à bétel, etc... 



Les orfèvres de l'empire d'Annam sont pres- 
que aussi avancés dans leur art que ceux de 
la Chine. Ils fabriquent les bijoux, les orne- 



— 54 — 

ments dont aiment à se parer les individus des 
deux sexes : bracelets, colliers, épingles à che- 
veux, peignes, boucles d'oreilles, bagues, etc. 
Cette industrie, dans Tenfance, à côté de ses 
rivales en Europe, livre cependant des produits 
qui ne manquent ni d'originalité, ni de grâce. 
La plupart des orfèvres sont doués d'une fa- 
culté d'imitation qui leur permet de reproduire 
très exactement les modèles les plus divers. 
Nous les avons vus imiter à s'y méprendre cer- 
tains objets de luxe sortis de nos ateliers de 
France. Ils ignorent l'horlogerie, mais ils ne 
peuvent dorénavant tarder à l'apprendre, et ils 
y feront sans doute des progrès rapides. 

L'ambre jaune, très recherché et très cher, 
sort de leurs mains en colliers, en bracelets, en 
boutons que les femmes sont jalouses de pos- 
séder. 



Les terres argileuses et grasses sont employées 
par les tuiliers, les briquetiers, les potiers. Le.s 
innombrables constructions qui s'élèvent tous 
les jours, pour faire face aux besoins de l'Etat et 
des particuliers, donnent un débouché aux pro- 
duits de ces travailleurs modestes, qui comptent 
Un nombreux personnel. 

Les instruments d'agriculture, de charpen- 
tage, sont fabriqués par les forgerons du pays. 
Ouvriers primitifs ! œuvres à peine dégrossies ! 

Les teinturiers, profession représentée dans 
tous les villages populeux, tirent les couleurs 
qu'ils appliquent du règne végétal (rocou, coche- 
nille, safran, indigo et autres plantes.) 



Cultures. — L'influence des saisons agit 
particulièrement sur k végétation. 

Au début de la saison des pluies, la tempé- 
rature augmente, les orages sont très fréquents; 
mais la nature se réveille, la terre dénudée 
commence à se parer : cotonniers , orangers , 
citronniers, cannelliers entrent en fleurs ; c'est 
l'époque favorable aux semences de riz, maïs, 
ortil de Chine, etc., aux plantations. On cueille 
les ananas, les mangues, les mangoustans, dès 
les premières pluies. Le mois de juillet est re- 
douté des agriculteurs, parce que la chaleur de 
ce mois est très forte et brûle fréquemment les 
riz. En septembre, les campagnes sont inondées, 
le riz est magnifique. Les forêts sont dans toute 
leur beauté et toute leur force. 

Vers le 15 novembre environ , les pluies 
cessent et Ton entre dans la saison sèche, La 
récolte du riz commence et dure jusqu'à la fin 
de janvier L'indigo, le tabac et autres solanées 
sont semés dès le mois de décembre. Le repi- 
quage du tabac se fait peu de jours après ; sa 
maturité est complète en février. La canne, mûre 
dès la fin de novembre, est coupée en décembre, 
pour la fabrication du sucre. 



Il est évident que la nature du sol, la chaleur, 
l'humidité, influent plus ou moins sur la flo- 



— 56 — 

raison des plantes et la maturité des fruits. Les 
terrains ferrugineux ou argileux sont moins 
propices, par exemple, aux plantations qu'un 
sol sablonneux. 

Les plantes d'Europe souffrent de la quantité 
d'eau qui lés noie, pendant la saison des pluies; 
elles préfèrent la saison sèche, mais demandent 
à être alors couvertes, et arrosées réguliè- 
rement. 

L'huile de coco se fabrique pendant toute 
Tannée. 11 y aurait un livre à faire sur les res- 
sources inouïes que les indigènes de toutes les 
régions tropicales trouvent dans la présence de 
leurs cocotiers. Tout est utilisé dans cet arbre 
précieux : racines, écorces , tronc , branches, 
feuilles, fruits, liqueur. A lui seul il donne 
nourriture, boisson , vêtements , habitations, 
cordes, ustensiles, éclairage ; et il pousse partout 
sans soins ni surveillance. 

On peut résumer en quelques mots les di- 
verses phases de la culture du riz : labourer et 
semer ; trois mois après, arracher et repiquer ; 
quatre mois plus tard, couper et battre. 

Un hectare de semis donne jusqu'à 15 hec- 
tares de repiquage. C'est l'arrondissement de 
Phuoc-Loc qui passe pour fournir la plus belle 
qualité de riz. On évalue à environ 230,000 
hectares la superficie des terrains cultivés en 
rizières, en Gochinchine ; et à 80,000, l'espace 
occupé par les autres cultures : coton, maïs, 
bétel, mûrier, tabac, canne, etc. 



Les animaux domestiques sont représentés en 
Cochinchine par les buffles, les bœufs^ les che- 
vaux, les porcs, les volailles, etc. 

Les buffles, employés au labour, sont aussi 
attelés à des chars grossiers, ne pouvant porter 
que de légers fardeaux. Les roues de ces chars 
méritent cependant une mention particulière. 
Inhabiles dans le charronnage, les Annamites 
taillent leurs roues d'une seule pièce, dans le 
tronc d'un arbre scié perpendiculairement à son 
axe. Ils choisissent à cet effet les troncs les plus 
gros de leurs forêts. Nous avons vu très souvent 
des roues dont le diamètre atteignait 1 mètre 50 ; 
mais ces larges surfaces ne présentent aucune 
résistance et se brisent au moindre choc. 



Les bœufs sont très rares dans l'est, ils com- 
mencent à se montrer vers les frontières du 
Cambodge, à Taï-Ninh, Tràm-Bang, et devien- 
nent très communs dans le royaume du Cam- 
bodge. Généralement réservés pour l'attelage 
de carrioles, plus légères et aussi peu solides 
que les chars à buffles, ce sont de jolis animaux, 
de petite taille, qui fournissent une bonne 
viande. 



Les chevaux de la Cochinchine sont égale- 
ment courts et bas, à tête un peu forte, carrée ; 



— 58 — 

malgré cela, ils ne sont pas dépourvus d'une 
certaine élégance. La poste les emploie pour 
le service des tràms. Les équipages des bour- 
geois de Saigon sont montés avec ces petits cour- 
siers, qui, bien harnachés, produisent un effet 
assez gracieux. 

Nous avons tenté d'y importer T âne d'Egypte. 
Cet animal semble, jusqu'à présent, supporter 
admirablement le climat ; vulgarisé, il sera un 
jour la bête de somme par excellence. 



L'espèce ovine manque aussi complètement ; 
les brebis, moutons, apportés d'Aden, ne vivent 
pas en Cochinchine. Mais il est dans cette es- 
pèce, des individus qui s'acclimatent on Amé- 
rique , dans des latitudes où les conditions de 
température et d'humidité de l'air sont à peu 
près celles de notre colonie. Il ne faut donc pas 
déspspérer de voir avant peu cette intéressante 
espèce prospérer en Cochinchine. 



Le poisson frais, séché, salé, entre non seu- 
lement pour beaucoup dans l'alimentation des 
Annamites, mais il est encore Tobjet d'un grand 
commerce. 

Les espèces comestibles que l'on apporte sur 
les marchés sont très variées. Beaucoup de 
poissons de mer remontent les fleuves dans les- 
quels la marée se fait sentir et viennent s'ajou- 
ter au nombre, déjà considérable, de la popu- 
lation fluviale Les arroyos contiennent des es- 
pèces particulières, très communes, de qualité 
mférieure, que l'on consomme sur place. 



C'est dans la grande famille des dupées, 
qu'il faut ranp;er la plupart des poissons de mer, 
que les pêcheurs salent pour l'exportation. 
1/aZose, le ca-woëy le ca-/em, le ca-wégfa blanc 
d'argent ou jaune d'or, le ca-bay, V anchois. 

On sèche et on sale aussi en grande quan- 
tité : le thon, le ca-ho, le ca-chiioë, leca*swoc, 
le ca-thimy tous très répandus dans les mers 
de rindo-Ghine. 



Le ca-hop, le ca-tré, le ca-tien (siluroïdes^, 
le ca-ro, le ca lac, le ca-hong, le ca-lop, le 



— 60 — 

ca-chiai (pharyngiens) peuplent les arroyos et 
sont apportés dans des viviers sur les marchés. 

L'anguille (luong) abonde dans les fleuves, les 
arroyos, les ruisseaux et la vase des palétu- 
viers. 

La langouste, les crabes, les chevrettes sont 
très communs, et de consommation quotidienne. 



Le ca-lap est, de tous les poissons d'arroyos, 
celui qui est le plus abondant : on le prend 
jusque dans les rizières ; il s'enfonce dans les 
palétuviers au milieu des vases, et arrive en 
rampant au pied de ces arbres. Pourvu d'un 
liquide visqueux qu'il sécrète abondamment, il 
a la faculté de s'appliquer verticalement au 
tronc des arbres ; sa tête est aplatie de haut en 
bas, renflée sur les côtés, et couverte de grandes 
plaques écailleuses. Son corps allongé, arrondi, 
marbré de noir sur le dos, est presque cylin- 
drique (ophicéphale ) 



Le requin^marteau est très répandu dans 
les environs des embouchures des fleuves ; de 
petite taille, il n'est pas redouté des indigènes, 
qui le pèchent et le vendent sur les marchés. 



Nous ne quitterons point ce sujet sans par- 
ler d'une variété de petits poissons, qui offrent 
ceci de remarquable, que, mis en présence les 



— 61 — 

uns des autres, ils se colorent subitement de 
riches nuances et se battent avec acharnement. 
Les Annamites les nomment ca-thia, les Cam- 
bodgiens trel'Crahom, Gomme nos poissons 
rouges, on les conserve dans des vases en verre, 
pour jouir plus facilement du coup d'œil de leurs 
ébats. 



Une espèce dangereuse pour les baigneurs 
circule dans les arroyos et remonte les fleuves 
à de grandes distances: c'est le ca-ngoi, armé 
d'une mâchoire à bords tranchants, doué de 
la propriété de se gonfler d'air, quand il est 
touché. Il s'attaque aux appendices flottants des 
nageurs imprudents, aux doigts des pieds, etc., 
et tranche net la partie saisie qu'il avale glou- 
tonnement. 



L'étendue des forêts exploitables en Cochin- 
chine, dépasse peut-être deux millions d'hec- 
tares. Malheureusement de grandes difficultés 
provenant principalement du manque de routes, 
embarrasseront longtemps nos négociants. En 
outre, les arroyos ne sont pas partout pratica- 
bles aux trains de bois. L'aspect des forêts, pour 
qui s'y est avancé, présente des différences re- 
marquables : taillis, steppes, haute futaie, brous- 
sailles, massifs, clairières s'offrent tour à tour à 
l'observation. 

La plus grande partie des bois que le com- 
merce pourra utiliser n'a pas encore de noms 
dans notre langue. Gela tient à ce que l'étude 
de l'histoire naturelle de notre colonie est en- 
core à faire, car nous ne pouvons douter de la 
présence dans les autres régions tropicales des 
espèces que fournit la Gochinchine» 

Le bois de mille ans, ainsi nommé par les An- 
namites et les Cambodgiens, à cause de sa 
dureté ; le sandal ; les cam-xe, employés en me- 
nuiserie ; l'ébène ; une multitude de bois de 
charronnage et de charpentage ; un bois odorant 
rouge foncé ; un bois qui devient noir à l'air et 
qui durcit considérablement une fois travaillé ; 
une grande abondance de bois précieux pour 
les constructions, et que les Annamites emploient 
comme piliers ; tous ces bois ont multiplié 



., / 



— 63 — 

dans nos forêts et ont une valeur qui est des- 
tinée à s'accroître. 

Les constructions navales utilisent déjà cer- 
taines espèces à tronc très droit, à grand dia- 
mètre, que les Chinois recherchent pour leurs 
jonques, et paient fort cher. 



On ne compte pas moins de quarante espèces 
résineuses ou essences diverses dans nos pro- 
vinces forestières. Les Annamites savent en ex- 
ploiter quelques-unes ; ils récoltent Thuile des 
grands caï-yao, au moyen d'incisions faites aux 
troncs à l'époque de la sève, sans altérer la 
santé de l'arbre incisé qui pousse comme les 
autres. La résine abonde littéralement dans les 
régions les plus touffues. 

Le rendement en huiles et en résines assure 
à la colonie un revenu considérable, mais il faut 
des décrets intelligents qui réglementent l'ex- 
ploitation, le défrichement, la coupe de ses fo- 
rêts. Il faut aussi des chemins pour y aborder 
facilement, et tout cela est encore à faire. 



Nous n'avons pas la prétention de signaler 
toutes les ressources forestières de la Cochin- 
chine , mais nous croyons pouvoir avancer 
qu'elles sont loin d'être épuisables en peu de 
temps, et que rien ne presse dans les mesures 
préservatrices dont il est cependant important 
de se préoccuper. 

Parmi les menus produits des forêts citons 



— 64 — 

les corneSy les ivoires, les pelleteries — objets 
d'un commerce avec la Chine, — le bois de chauf- 
fage, le rotin, la cire, le miel, etc..., qui, pour 
être moins précieux, sont cependant dignes de 
de fixer Tattention. 



Sur les marchés de Bien - Hoa , Thu - 
Dau-Mot, etc., le daù, le vën, le huinh, 
le vap valent 3 piastres, les pièces rondes de 
10 mètres de longueur sur 0,40 de largeur. 
Les mêmes pièces équarries doublent de va- 
leur. Le gô est un des bois les plus chers ; 
pareille longueur de gô, à celle énoncée déjà , 
aurait une valeur de près de 25 piastres. 

M. Roche, ministre de France au Japon, fît, il 
y a quatre ans à peine, un envoi d'un millier de 
plants au Jardin botanique de Saigon, dans le but 
d'enrichir la colonie des espèces qui lui man- 
quent; l'aptitude du sol, sa puissance et sa fécon- 
dité faisaient espérer le succès de cette expé- 
rience. Parmi les bois envoyés, il faut citer ; le 
camplirier, le mûrier blanc, plusieurs espèces 
fruitières du Japon, et surtout une grande variété 
de bois d'œuvre pour l'ébénisterie et la me- 
nuiserie. Quelques-uns de ces jeunes plants ont 
réussi, mais c'est le plus petit nombre. De nou- 
velles tentatives seront certainement faites dans 
cette voie, et seront plus heureuses. 

On a analysé le poison dans lequel les Mois 
trempent leurs flèches^ et Von a cru reconnaître 



— 65 — 

à cette substance les propriétés de la strychnine. 
Il j aurait donc, dans les forêts des Mois, de la 
noix vomique, et Tarbre qui la produit. 



Les abeilles vivent à Tëtat sauvage dans les 
forêts où elles nichent sur les arbres. Leur miel 
recueilli par les bûcherons est vendu aux mé- 
decins annamites qui l'emploient dans le but 
de masquer la saveur de leurs drogues. Il 
n'entre pas autrement dans la consommation 
des indigènes ; mais la cire est d'un usage plus 
fréquent. 



Là où les forêts sont en voie d'exploitation, 
les bûcherons se construisent de petites pail- 
lottes rapprochées les unes des autres, dans 
lesquelles ils vont prendre leurs repas et faire 
la sieste, au moment de la plus forte chaleur. 
Les animaux sauvages, qui circulent la nuit à 
travers les bois, les ont obligés à chercher le 
moyen de se mettre à l'abri de leurs atteintes, 
A cet effet, ils choisissent trois ou quatre ar- 
bres peu éloignés et suffisamment élevés, entre 
lesquels ils établissent, à une hauteur convena- 
ble, un plancher au-dessus duquel ils impro- 
visent une toiture en feuillages. C'est là qu'ils 
se rétirent dès avant le coucher du soleil, et 
d'où ils assistent, impassibles, au concert effra- 
yant que font entendre les fauves. Les bûche - 
rons cultivent souvent de petits jardins et des 
champs de riz, d'une espèce particulière, qu'on 



— 66 — 



nomme riz des bois, qui pousse et arrive à ma- 
turité sans le secours de Teau, indispensable 
aux rizières de la plaine. 



Mentionnons ici, comme hôte des forêts, une 
plante inculte, vivace, grimpante, qui, comme 
fâchée d'être méconnue, choisit de préférence 
pour se montrer à l'homme, les haies qui bor- 
dent les chemins, les troncs des gros arbres à la 
lisière des bois, qu'elle étreint de sa tige élan- 
cée, qu'elle décore de ses fruits énormes, la 
vigne l 

La présence de la vigne dans l'Indo-Chine, 
n'a rien qui doive nous surprendre : la légende 
de Noé nou» prouve qu'elle est originaire de 
l'Asie. Mais comment se fait-il que les indi- 
gènes n'aient pas cherché à utiliser les mons- 
trueuses grappes qu'elle porte? Nous avons 
souvent mangé de ces fruits qui ont un goût 
âpre et sauvage, que la culture corrigerait bien 
vite. Nous avons* même fabriqué du vin ; et 
cette expérience, aussi imparfaite qu'elle fut, 
nous autorise à engager les colons à tirer la 
vigne de l'oubli qui s'est fait autour d'elle ! 
Notre vin, grossièrement travaillé, avec des 
fruits pris au hasard, à différents degrés de 
maturité, fut trouvé mauvais. Et il l'était ! 
amour-propre d'auteur à part. Dédaigneuse- 
ment relégué dans un coin, on n'y songea plus. 
Cette indifférence causa sa gloire. Deux ans et 
quelques mois plus tard, il nous prit envie de 
savoir ce qu'il était devenu, et quelle fut notre 



— 67 — 

surprise, il était potable, limpide, il avait du 
feu. Un arrière-goût de bête fauve prenait un 
peu la gorge après avoir bu, mais, deux ou trois 
jours après, les dix ou douze bouteilles qui 
avaient attendu ce grand jour, avaient vécu ! 

La culture de la vigne, répétons le à nos 
colons, serait une action méritoire. 

Honneur et profit à qui l'entreprendra ! 



Un très grand nombre de reptiles rampent 
sm* le sol de la Cochinchine, et malgré la ré- 
putation vénéneuse de la plupart d'entre eux, 
nous n'avons jamais eu d accidents graves à 
déplorer par leur fait. Le serpent vert passe 
pour un des plus dangereux. Il est très répandu 
dans les forêts, mais on le voit également dans 
les environs des cases et des plantations de ba- 
naniers. Nous en avons rencontré très souvent 
dans le camp des Lettrés ou dans les jardins qui 
entourent les logements de la rue Gatinat. Le 
serpent boa , le piton affectionnent les séjours 
humides; ce sont des espèces inofifensives pour 
l'homme; les rats, les grenouilles sont leurs 
victimes habituelles. Ils ne dédaignent pas le 
poulet de temps à autre ; mais leur voracité 
pour les gros et les petits rats qui dévastent 
les maga^ns à riz et pour les petits quadru- 
pèdes forestiers, en ferait un auxiliaire utile 
plutôt que nidsible à l'homme. 



Les couleuvres se sont multipliées d'une façon 
prodigieuse : on en rencontre à chaque pas, 
dans les montagnes couvertes de forêts, dans 
les taillis, les fourrés et jusque dans les rizières 
desséchées pendant la mousson deN.-E. Cer- 
tains oiseaux de proie leur font une guerre 
sans merci, comme sans résultats pour leur 
destruction. Dans les fleuves, on voit nager le 



— 69 — 

serpent d'eau, qui pousse souvent Taudace jus- 
qu'à s'introduire à bord des bâtiments au 
mouillage, où il expie sa témérité. 



Les scorpions, les cent-pieds pullulent. On 
est exposé à les rencontrer partout autour de 
soi : leurs piqûres amènent rarement des suites 
sérieuses ; des lotions d'eau ammoniacale dissi- 
pent ordinairement les . accidents en quelques 
heures. 



La chasse est la distraction naturelle des 
Français en Gochinchine. Les postes militaires 
établis de distance en distance, sur les diffé- 
rents points du territoire conquis, servent de 
relais et de but aux chasseurs isolés. Le carac- 
tère paisible des habitants des campagnes, leurs 
mœurs douces quoique incultes, font de ces 
excursions de véritables parties de plaisir, le plus 
souvent exemptes de dangers. L'emploi des ar- 
mes à feu n'est point familier aux Annamites 
qui les réservaient à l'armement de leurs forts 
et de leurs places de guerre. A part l'usage des 
arbalètes, qui sont encore entre les mains de 
quelques individus des armes de précision, ils 
se bornent à tendre des filets et des lacs, dans 
le but de prendre le gibier destiné à figurer 
sur la table du mandarin ; aussi, dès les pre- 
miers jours de notre occupation, cailles, per- 
drix, pigeons, paons, foisonnaient et se laissaient 
approcher à moins de quinze pas. Or les fusillait 
à regret. Mais il fallut bientôt entrer en cam- 
pagne, le gibier ayant fui loin des habitations ; 
c'est de ce moment que commença la chasse. 



La vraie chasse, celle-là ! pas de gardes ni de 
terrains défendus, pas de jaunes baudriers in- 
tempestifs ! l'espace libre, le bois, la plaine et 
la montagne ! — Des marais un peu partout, 
des arroyos à traverser, — autant de bains à 



— 71 — 



prendre avec plaisir sous une brûlante tempé- 
rature, •— et le canard et la poule-d'eau sont au 
bout du canon destructeur. 



La sarcelle est répandue par milliers sur la 
surface de la Cochinchine. Nous avons \u des 
vols de ces aquatiques obscurcir le ciel, lorsque 
le passage d'une canonnière à vapeur venait, 
par le bruit de sa marche et de son sifïlet, trou - 
bler la sécurité dont ils jouissaient. Ces oiseaux 
perchent quelquefoirt par centaines sur les ar- 
bres qui bordent les rivières et les arroyos. 

Les râles, les poules d'eau, les poules sul- 
tanes fréquentent les marais d'eau douce. 

La bécassine, l'alouette, le pluvier, le van- 
neau sont autant de pièces qu'un chasseur 
aime à trouver sur sa route. 

Les environs des ruisseaux, ombragés d'épais 
fourrés et de buissons épineux, enlacés par des 
lianes sans fin et diverses plantes grimpantes, 
abritent lo coq et la poule sauvages, les faisans. 

Le paon, ce royal gibier, hante les lisières 
des ibrêts et se plaît au sommet des arbres les 
plus élevés : on l'approche difficilement ; aussi 
faut-il une carabine et l'adresse d'un bon tireur 
pour s'emparer de ce précieux trophée. 

La perdrix de Cochinchine vit isolément par 
couples ; elle pond, vers le mois de mai, trois 



— 7â — 

ou quatre œufs, qu'elle cache dans les roseaux 
qui s'élèvent au-dessus des terrains sablonneux 
qui avoisinent les marais peu profonds. Elle 
perche très souvent. 

La tourterelle et le pigeon vert sont les hôtes 
des grands banians, sur lesquels ils trouvent 
une abondante nourriture. Un banian peut être 
souvent chargé de pigeons, sans que l'œil le 
plus vif, puisse en discerner un seul, tant leur 
couleur se confond admirablement avec celle 
des feuilles vertes, tant ils savent garder la plus 
complète immobilité. 

La caille abonde dans les plaines. 

Les espèces qui vivent uniquement sur les 
bords de la mer et des marais salants, et dont 
quelques-unes sont des mets recherchés, sont 
aussi en nombre considérable. 



Quand on est tant soit peu admirateur des 
beautés de la nature ; quand on aime la prome- 
nade et la recherche de Tinconnu, rien de plus 
facile que de remplacer le bâton blanc du voya- 
geur par un fusil à deux coups ; et n'eût-on 
jamais sacrifié à Saint-Hubert, on devient, en 
peu de temps, un de ses ardents disciples. Il 
faut cependant être doué d'une force physique 
suffisante, d'une constitution capable de résis- 
ter au climat, avoir assez de présence d'esprit 
pour se tirer à l'occasion d'un moment difficile ; 
un peu de confiance en soi, pour se risquer au 
loin ; se tenir sur la défensive sans affectation 
et surtout ne jamais maltraiter les inoffensifs, 
pour n'avoir pas à craindre de représailles. Ces 
conditions satisfaites, on glisse dans ses poches 
un bon petit Lefaucheux, et on se met en route. 



Les troupeaux de buffles, qui paissent en li- 
berté, doivent être évités avec soin par les 
chasseurs prudents, car il n'est pas rare de 
voir ces animaux fondre tout-à-coup sur les 
Européens, qu'ils menacent de leurs cornes re- 
doutables. 



Il est encore une autre bête plus féroce 
dont il importe de connaître les mœurs, de 



— 74 — 

voir les traces et de deviner la présence ou le 
voisinage : le tigre de Cochinchine est en effet 
de tous les animaux, celui dont on doit le plus 
redouter la rencontre. 

Après quelques études, on arrive bientôt à 
ne plus confondre ses ti^aces avec celles d'au- 
cune autre bête, et souvent à lire facilement 
dans l'empreinte qu*il laisse sur le sol certains 
renseignements importants, tels que son âge, 
ses actes, et, je dirais presque, sa pensée ! 
L'empreinte, en effet, est petiteou grande, large, 
profonde ou légère, effleurant le sol ; la distance 
d'un pas à l'autre indique son allure : il marchait, 
il trottait, il bondissait, il guettait une proie ou 
bien il en rapportait une d^ns son antre. Il nous 
est arrivé de voir sur le sol, tout le récit de la 
lutte engagée entre le bourreau et sa victime. 



Le rhinocéros et Téléphant, moins communs 
que le tigre, existent dans certaines provinces 
giboyeuses, celle de Bien-Hoa, par exemple; 
le rhinocéros est un animal redouté des Anna- 
mites. 

Il est à remarquer que rhinocéros, éléphant 
et tigre ne se i émisent jamais ensemble dans 
les mêmes parages. Ils semblent s'éviter 
tous trois, et là où vous verrez une trace de 
tigre, vous observerez rarement les empreintes 
des deux autres. 



Le tigre royal, que les Annamites nomment 
ong kop (monsieur le ligre^, est le plus cruel 
des quadrupèdes des Indes-Orientales. 



D'une taille plus élevée que celle du lion 
d'Afrique, à tête ronde, couvert d'une robe 
d'un jaune vif en-dessus, blanche en-dessous, 
rayée de bandes noires transversales, doué d'une 
force prodigieuse, il est la terreur de laCochin- 
chine. Sa longueur atteint souvent 2 mètres 60, 
du museau au bout de la queue. 



L'effroi qu'il inspire à la population indigène, 
va jusqu'à la superstition la plus absurde. In- 
capables de prendre des mesures assez énergi- 
ques pour détruire ou éloigner cet hôte redou- 
table, les Annanîites lui élèvent des autels, lui 
adressent des prières, lui immolent des victi- 
mes, à l'égal d'un dieu. Les restes mêmes de 
son cadavre sont l'objet de leur culte insensé. 
Le poil des moustaches, les griffes, la poudre 
obtenue par le limage des dents canines, pas- 
sent pour des alexipharmaques et sont recueillis 
précieusement. , 



De petits autels sont dressés aux abords 
des villages devant lesquels les Annamites, sur 



-76- • 

le point d'entreprendre un voyage à travers la 
forêt, font brûler des mèches résineuses et vont 
déposer des offrandes. 



Ils tentent cependant quelques efforts pour 
capturer cet animal. 



Des pièges à tigre sont dressés par ordre 
ties maires, et chaque habitant fournit à son 
tour le porc ou le chien destiné à servir d'a- 
morce. Ces pièges sont composés de pieux très 
solidement fixés en terre formant, par leur dis- 
position, une souricière de grande dimension 
dans l'intérieur de laquelle l'appât vivant est 
attaché de manière à faire jouer une porte à 
bascule qui se referme sur le tigre au moment 
où il a saisi sa proie. Ainsi pris, il pousse des 
miaulements de fureur, des rugissements qui 
avertissent de sa capture. La population ac<îourt 
au point du jour, entoure le piège, et, sûre de 
rimpuissance du dieu , l'accable d'outrages 
jusqu'à ce que le maire ordonne sa mise à 
mort. 



Une opinion populaire, qui semble confirmée 
par Texpérience, fait considérer comme désor- 
mais inutile, un piège dans lequel un tigre 
aurait été pris une fois. 



Il est une autre manière de tuer le tigre, 
mais à laquelle on a rarement recours à cause 
du danger qu'elle présente. C'est la chasse aux 
rabatteurs, pour laquelle les indigènes se réunis- 
sent en grand nombre, se disposent en demi- 
cercle, et marchent en convergeant vers le cen- 
tre, point où se trouve un gigantesque filet 
destiné à envelopper plusieurs animaux à la 
fois. Il arrive que, furieux de se sentir entouré 
de tous cotés, le tigre bondit sur ses agresseurs. 
L'anecdote suivante, quoique ayant un dénou- 
linent moins tragique, donnera une idée de ce 
genre de chasse : 



« Le phîi-ca vint prévenir le quan-an, qu'un 
» tigre de la plus forte taille et qui exerçait 
^ ses ravages depuis plusieurs jours dans les 
» environs de Gô-viâp, venait d'être remisé 
» non loin de ce village. La veille, il avait un 
> peu rudement carressé le flanc d'un Anna- 
» mite; mais la griffe, heureusement, avait 
» glissé sur les côtes de l'indigène, qui en fut 
1 ainsi quitte pour une plus ou moins profonde 
» déchirure. 



1 Le auan-bô, le quaii-àn partirent aussitôt. 
> Un millier d'Ajmwûte$ se trouvaient déj& 



— 78 - 

]» sur les lieux, les uns armés de lances ou de 
> bambous pointus, les autres de claies égale- 
» ment en bambous, d'autres enfin munis de 
» tams-tams et d'autres instruments devant ser- 
» vir à exciter le courage annamite et effrayer 
» la bête. 



» On se mit en mesure de cerner Tanimal 
• dans une enceinte, qu'on ne devait lui laisser 
» franchir que sous peine d'avoir sa fourrure 
» gâtée, soit par un coup de lance, soit par une 
» balle de nos chasseurs. Le cercle vivant ne 
» rejoignait pas encore ses deux extrémités, 
» que, soudain , une clameur, jointe au bruit 
» étourdissant du tam-tam, réveille le tigre, 
î Son instinct lui révèle le danger : il veut le 
» fuir, et profite du vide laissé par les Anna- 

> mites. « La partie est perdue ; il est plus fin 
» que vous, ông kop ! » s'écrie une femme an- 
» namite qui, pour jouir du coup d'oeil, s'était 
» prudemment perchée sur un arbre. La partie 
D semblait perdue, en effet, quand soudain 

> cette bonne femme pousse un cri et , à 
» la hâte, descend de son arbre. Le tigre 
» venait de se blottir dans sa maison, après 

> avoir égorgé son cochon au passage. 
» Effrayé par les cris des indigènes, l'animal 
» semble paralysé et ne cherche plus à fuir. 
» Une nouvelle enceinte est bientôt formée : 
» on entoure la maison d'une barricade de 
1» claie de bambous , derrière laquelle trois 
» rangs d'Annamites, armés de lances^ se met- 



— 79 — 

» tenten garde, tandis que d'autres, montés 
> sur le toit, cherchent à débusquer l'animal. 



» Forcé dans ses derniers retranchements, 
:» il se montre enfin pour lutter face à face ; 
» ses terribles hurlements domment les cris 
» que jettent un millier d'Annamites ; il s'é- 
» lance, mais les claies de bambous l'arrêtent 
y> dans son bond ; c'est en vain qu'il renouvelle 
» l'effort, il vient encore se briser contre les 
» fatales claies et contre les lances que les in- 
» digènes, placés en dehors, lui présentent. 
» Dans ce moment de rage, il grave ses dents 
» puissantes sur le fer de plusieurs de ces lan- 
» ces, mais, vaincu déjà, le cercle se ressene 
» et l'étreint. Placés au premier rang, nos 
» chasseurs ne peuvent le tirer dans la crainte 
» de tuer des Annamites ; le coup de grâce lui 
» vient enfin d'un arbre où plusieurs matas, 
D armés de carabines, étaient montés. 



» Quoique tué sur le coup, la terreur qu'il 
^ inspire encore aux Annamites est telle qu'ils 
» n'approchent de lui qu'avec effroi et ne le tou- 
» chent que lorsqu'ils ont eu le temps de se 
y> convaincre que le tigre est bien mort. » 



L'éléphant, poussé par les inondations du 
Cambodge, vient souvent chercher un refuge 
jusque dans la province de Bien-Hoa, ou celle de 
Saigon, dont le terrain moins humide, en certains 
lieux (Bien-Hoa, Baria, Taï-Ninh), lui fournit 
une abondante nourriture et des abris assurés. 
Cet animal voyage toujours en troupes de plu- 
sieurs familles. 



Les agriculteurs sont atteints dans leurs ré- 
coltes par le passage des . proboscidiens, qui 
foulent et mangent les riz, les jeunes pousses, 
déracinent les arbres, etc., et ne sont pas tou- 
jours inoffensifs, comme le prouve le récit sui- 
vant, que nous empruntons, ainsi que la précé- 
dente anecdote, au Courrier de Saigon : 



« On nous adresse de Baria les détails sui- 
» vants sur une agression dont un détachement 
» d'infanterie a été récemment l'objet de la 
» part d'une troupe d'éléphants. 



> Je faisais dernièrement partie d'une recon- 
:» naissance composée de soixante-dix hommes, 
]» y compris quelques Annamites. Nous venions 



^ 84 - 

> de nous engager dans un sentier difficile et 

> étroit, dans lequel nous ne pouvions marcher 

> qu'homme par homme. A notre gauche était 
» un lac bourbeux, d'une longueur de 150 
» mètres, et à notre droite se trouvaient des 
» brousses impénétrables. 



» Il était quatre heures du matin et l'obscu- 
9 rite de la nuit augmentait beaucoup les diffi- 
:ù cultes de ce passage. 



9 La lueur incertaine d'une torche guidait 
seule notre marche dans cette solitude. 



]» Pourtant nous marchions vigoureusement, 
» car il s'agissait de surprendre une bande de 
> rebelles qui nous était signalée. 



» Tout-à-coup, nous entendons à notre droite 
» des éléphants s'avançant vers nous en pous- 
> sant de grands cris ; nous avions vu tant de 
:» fois passer à nos côtés ces herbivores inof- 
:» fensifs, sans nous faire le moindre mal, que, 
y» sans nulle hésitation, nous continuons notre 
» marche. Mais le bruit devient de plus en plus 
» terrible et rapproché. Les éléphants sont fu- 
:» rieux de ce que, par notre position, nous les 



— 82 — 

» empêchons d'aller boire dans le lac. Ils ne 
> sont plus bientôt qu'à trente mètres de nous, et 
» il est impossible, par cette nuit sombre, dans 
» ce sentier étroit et marécageux, d'éviter leur 
» attaque. 



> L'ordre alors est donné de faire feu et de 

> tirer en l'air, afin d'effrayer seulement nos 
» ennemis sans les blesser pour ne pas les ren- 
]» dre plus furieux. Mais ils s avancent toujours ; 

> et les Annamites saisis d'une terreur folle 
» poussent des cris lamentables. Il faut à tout 
» prix mettre en fuite ces redoutables adver- 
» saires ou nous sommes tous perdus. 



» Déjà l'avant-garde a les éléphants sur elle, 
» et l'arrière-garde, à cent mètres derrière, s'é- 
}» crie qu'elle est attaquée. Le capitaine qui 
» commande le détachement donne alors l'ordre 
» de faire feu sur eux. Mais à peine ce dernier, 
]» qui marche à côté de son cheval à cause de 
9 la dificulté du sol, a-t-il donné cet ordre, 
9 qu'il est renversé par terre ainsi que <leux 
» hommes qui se trouvent près de lui, par la 
» chute d'une énorme branche que vient de 
> casser un éléphant. 



> 



m 

> En cet endroit, le seul point qui soit un 
peu éclairé par la lueur de la torche, présente 



— 83 — 

» un spectacle efifrayant. Une tète énorme d'é- 
y^ léphant s'avance dépassant toutes les autres : 
» déjà cet animal a saisi avec sa trompe le che- 
» val du capitaine, et le chef de détachement 
» ainsi que plusieurs hommes sont renversés à 
» moitié dans le marais, à deux pas devant le 
]» monstre, près d'être écrasés. 



3 Mais la fusillade bien nourrie et dirigée 
» sur Tennemi qui nous serre le plus près le 
j^ blesse grièvement, et le force à lâcher tout- 
3> à coup sa victime et à s'enfuir en poussant 
2^ des ciis affreux. Cette fuite est le signal d'une 
:» débâcle générale. Tous les éléphants, dont 
» plusieurs sont blessés , font demi-tour en 
i> poussant des mugissements terribles ; dans 
» leur course précipitée la terre gémit et trem- 
» ble, les arbres craquent et tombent : on aurait 
» dit qu'ils déracinaient, dans leur rage, la 
» forêt toute entière ; jamais, je crois, je n'ai 
» entendu pareil vacarme. 



» Cette fuite nous sauvait : quelques pas de 
» plus et nous étions tous écrasés, car nos en- 
» nemis devaient être au nombre de soixante. 



j> Nous en étions quittes pour quelques lé- 
» gères contusions ; seul, le cheval du capitaine 



^84- 

» avait été tué par une balle au moment où il 
> était enlevé par l'éléphant. » 



Mais les forêts ne sont pas exclusivement 
habitées par des hôtes aussi dangereux que 
ceux que nous venons d*énumérer. Les bœufs 
sauvages, les sangliers, les con-naï (biches, 
chevreuils, cerfs), se remisent dans les grandes 
clairières, au milieu des herbes hautes et touf- 
fues. Les Annamites excellent d'adresse pour 
s'emparer de ces divers animaux. Leurs 
peaux, leurs bois, leurs cornes, sont, dès au- 
jourd'hui, recherchés pour la vente et s'expor- 
tent en Chine et en Europe. 



Les lièvres, enfin, se plaisent sur les terrains 
parsemés de petits taillis et dans les steppes 
qui bordent les cours d'eaux douces. 



LES IV^OIS 



LES MOIS 



Les Mois occupent les plateaux élevés qui 
séparent la Cochinchine française du Binh- 
Thuan. Campés sur le territoire même d'An- 
nam, entourés de tous côtés par les Annamites, 
ils sont tributaires de la cour d'Hué, qui prélève 
sur eux certains impôts et les oblige à concou- 
rir aux nombreuses corvées en nature dont les 
Annamites eux-mêmes ne sont pas exempts. 



Sous aucun rapport, le Moi ne ressemble au 
peuple au milieu duquel il s'est implanté. Ce 
que nous avons entendu dire des Laotiens ne 
peut s'appliquer à lui. C'est une race à part, 
transportée là on ne sait comment, on ne sait 



— 88 — 

d'où, on ne sait à quelle époque. Le type qui se 
rapproche le plus du Moi, est peut-être celui du 
Malabar. Le Moï a la chevelure du nègre, tout 
lé reste appartient au Mongol . Sans être d*une 
forte stature, il est plus grand, plus beau, plus 
robuste que TAnnamite. De même taille à peu 
près que le Cambodgien , il n'en a point la 
laideur, la nonchalance et Tinsouciance. Nous 
n'avons jamais rencontré de Moï ayant de l'em- 
bonpoint. Comme l'Annamite, il est dégagé et 
gracieux dans ses mouvements. L'âge de soixante- 
dix ans passe pour l'extrême vieillesse cbez lui. 



Les Mois sont groupés par tribus ; plusieurs- 
tribus forment un canton, sous l'administration 
d'un Thong annamite. Ici, très rapprochées ; 
là, très éloignées les unes des autres, ces tribus 
sont d'ailleurs flottantes et se déplacent en gé- 
néral tous les trois ans. 



L'habitation du Moï se compose d'une seule 
case, abritant de cent à cent cinquante indivi- 
vidus. Cette maison commune est perchée, à 
trois mètres au-dessus du sol, sur des pieux 
géométriquement disposés, dans le but de se 
mettre à l'abri des bêtes fauves, autant que pour 
des raisons sanitaires. On y arrive par quatre 
échelles dressées sur les quatre faces. Cette 
immense demeure n'a que trois compartiments 
séparés par des nattes, et formant : 1® une ca- 



— 89 — 

bine pour le chef de la tribu ; 2® une chambre 
pour les vieillards ; 3<* une vaste pièce pour les 
nombreux membres de l'association. Dans cette 
espèce de phalanstère on a le plus grand res- 
pect pour la vieillesse ; la meilleure discipline 
y règne ; on n'y trouve pas de mauvais sujets; 
et si par impossible quelqu'un s'avisait de l'être, 
les chefs sans doute ne sauraient pas être sé- 
vères. L'éducation des enfants y est faite par 
tous et dès le plus bas âge. La femme n'est 
point traitée là comme chez les Annamites : on 
n'a point cherché non plus à l'entourer, comme 
ailleurs, d'une auréole de poésie. Elle y est 
tout-à-fait l'égale de l'homme. Cependant elle 
ne peut pas être le chef de la tribu. Quand elle 
est enceinte, toutes les prérogatives lui sont ac- 
cordées : elle dispose de tous et on lui construit 
avec des nattes un appartement spécial dans 
l'endroit le plus convenable de la maison com- 
mune. 



Au milieu même de la case existent des tas 
de pierres disposés en fourneaux, où se prépare 
la cuisine comme en plein air ; la fumée s'é- 
chappe par de nombreuses ouvertures qui don- 
nent passage à la lumière pendant le jour, à la 
fraîcheur pendant la nuit, et qu'on obture à vo- 
lonté avec des nattes. 

Du reste, aucun meuble, ni lits, ni tables, 
ni sièges ; chacun a sa natte dont il use en toute 
propriété pour dormir ou s'asseoir. Tout l'es- 



- 90 — 

pace est réservé à d'autres objets, véritable mu- 
sée d'arbalètes et de mâchoires d'animaux tués 
à la chasse. Toutes ces arbalètes appartiennent 
à la communauté : il y en a autant que d'hommes 
dans le phalanstère ; elles leur sont distribuées 
comme les carabines à nos soldats. Tel chas- 
seur, selon ses mérites, obtient un arc de pre- 
mière, de seconde ou de troisième classe. Ces 
engins servent d'ornements à la maison ; ils sont 
accrochés à la muraille par rangs de grades, et 
chaque chasseur couche au-dessous de son arc, 
occupant ainsi la place d'honneur quand il est 
le plus adroit. 

Des cordes étendues d'une extrémité à l'autre 
de la case dans le sens de sa longueur sont des- 
tinées à supporter les mâchoires conquises à la 
chasse. Il y en avait deux rangées dans une 
maison de 25 mètres de long à peu près, logeant 
71 chasseurs : c'étaient des têtes de panthères, 
de tigres, d'éléphants, de rhinocéros, de conaïs, 
de biches, de sangliers, etc.. Chaque citoyen 
est propriétaire absolu de celles que son arba- 
lète a abattues Ce sont ses insignes, et quand 
il meurt on les enterre avec lui, afin que si son 
cadavre vient un jour à être mis à découvert, 
les passants rendent hommage à son antique 
valeur. 



Cette phalange de Nemrods a une manière 
particulière de s'installer dans l'endroit choisi à 
cet effet. C'est généralement au milieu d'une 



— 91 — 

clairière, sur le bord d'un ruisseau à eaux po- 
tables, préalablement déboisée et défrichée par 
leurs soins, qu'ils élèvent leur maison commune. 
La combustion des bois qu'ils ont coupés ajoute 
à la fécondité de la terre déjà si fertile qui leur 
produit avec abondance et à peu de frais , du 
riz, du maïs, du tabac, des haricots, des ara- 
chides, du coton même; ils cultivent sans peine 
les vers à soie, élèvent des volailles, des co- 
chons, etc. Leur tabac est très estimé, étant 
vraiment de qualité supérieure. 



A part cela, les Mois n'ont pas la moindre 
industrie. Tout leur savoir de ce côté se borne 
à la construction de la case, dont la charpente 
témoigne cependant d'un certain génie. Ici, 
évidemment, ils cherchent avant tout la durée et 
la solidité, mais ils sacriûent aussi à l'élégance. 
Dans cette construction tout ce qui pourrait 
nuire à l'équilibre est supprimé. La part du 
coup d'œil est une considération secondaire. 
L'art disparaît deyant les lois de la mécanique, 
et celles-ci sont pleinement observées. Mais, 
comme cette charpente est vue tout entière de 
l'intérieur de la case, ils l'ornementent le plus 
possible. C'est leur unique luxe ; nos charpen- 
tiers sont moins artistes ; les Annamites eux- 
mêmes, qui sont très avancés sous ce rapport 
dans le charpentage de leurs pagodes, produi- 
sent des œuvres inférieures. 

Cet édifice, qui se démontera pour être em- 



— 92 — 

porté (|uand la tribu émigrera, est composé de 
pièces jointes par des chevilles de bois. On n'y 
trouverait pas la moindre parcelle d'uu métal 
quelconque. Le Moï, du reste, ne connaît qu'un 
métal : le fer , et il ne l'emploie qu'à la confec- 
tion* de ses instruments aratoires et de ses flèches 
meurtrières. 



Les Mois n'ont de relations commerciales 
qu'avec les Annamites. Le Chinois, 'à plusieurs 
reprises et de mille façons , a bien essayé 
de traiter directement avec eux, mais les ri- 
gueurs auxquelles les Annamites soumettaient 
le Moï dans ce cas, n'ont pas permis que ces 
relations s'établissent. C'est qu'il y avait là pour 
l'Annamite une source de richesses qu'il vou- 
lait exploiter seul. Notre établissement de 
Saigon changera cet état de choses, et déjà, aux 
marchés de Bengo et d'Ocmoun (province de 
Bien-Hoa) on voit le Moï, sans crainte de pour- 
suites, s'anoucher avec les Chinois. Les échan- 
ges se font sans l'intermédiaire d'aucune mon- 
naie. 

Au cœur même du pays desMoïs, là où l'on a 
pu se dispenser d'avoir des rapports avec les An- 
namites, le sapèque (1) n'a jamais paru. Produit 



(1) Monnaie courante du Clùnois, de TAnnamite et 
du Cambodgien. 



— 93 



pour produit : une mesure de haricots pour une 
chique de bétel ou une natte; une dent d'élé- 
phant pour un peu de fer, voilà comment tra- 
fique le Moï. 



Ailleurs, les peuplades sauvages se couvrent 
ou se parent des fourrures que procure la chasse ; 
chez le Moi, on les abandonne à la putréfac- 
tion. Les plus belles peaux, celles des tigres et 
des panthères, ne sont utilisées à rien ! Depuis 
notre arrivée en Gochin chine cependant, T An- 
namite trouve quelque avantage à les recher- 
cher pour la vente, et certainement elles ne 
tarderont pas à devenir une riche matière ex- 
portée des Mois. Malheureusement ils ahattent 
les fauves avec des flèches empoisonnées, ce 
qui constitue un obstacle à la préparation des 
peaux. 



On peut se demander comment le Chinois 
n'est pas intervenu pour recueillir cette ri- 
chesse perdue , mais nous savons comment 
l'Annamite chassait le Chinois de ce pays ; et 
nous avons pu voir que l'Annamite lui-môme 
ignorait la valeur des fourrures et leur usage. 



La douceur du climat des hauts plateaux , 
dispenserait le Moï de tout vêtement, mais la 
pudeur lui impose des devoirs qu*il sait remplir. 



— 94 — 

A cet efiFet, il emploie les tissus confectionnés 
par TAnnamite, mais la plus grande économie 
d'étoffe préside à cette dépense qu'il s'impose. 
On serait injuste envers ce peuple si on mesu- 
rait sa pudeur à l'étendue des surfaces qu'il 
couvre ! Le Moï est chaste, comme on peut 
l'être seulement avec des mœurs aussi patriar- 
cales. L'adultère lui est inconnu ! 



Dans toul ce qnî pivcèiie, nou;? avons ouxI^-^kO 
une tribu moî, abi^traction l\«t^ \lo son voi- 
sines ; mais toutes les tribus se ivsseiublent^ ol 
leurs rapports entre elles sont enipiviuts ^ruuo 
grande sociabilité : d'une tribu t\ Tiuilns ou 
partage ordinairement les joies et les» doulonrM» 
on s'invite à Toccasion d*une nnissunoo» d*uu 
mariage, d'un événement heureux, A jmrlloipt^r 
à la gaîté commune, tout comme ati^Hi on um- 
nifeste son chagrin le jour d'un eutorrtnnt^uti 
ou de l'émigration d'une tribu. 



La clairière est abandonnéo iipW^N trnU mmn 
environ de séjour. La t<»rre H'oNtun p<Mi i'<pnU«''M 
pendant ce temps, et déHommin mwv Ux DtlrM 
rapporter abondamment, il faudruii pluN do la- 
beur et de peine ; le Moî aimo la travail i'nrll», 
et ses moyens d'exploitation fut nmnUuii \mH 
suffisants. Aussi, la tribu émi^n^-t t'Wti, HVtw^ 
ses bulfleSy sa mmmu td nu (Umtihti lifif^tlU*, 
Elle arrive au milieu d'un^f forAt, duftn un ttu- 
droit choisi pour la U;aut/Mi M mU* td rmn\i\\^' 
sant d'ailleurs les eoriditiorm fété\n\intm H y fonm 
un nooTel éiatAmeme$tt 



CA2V\BODGIENS 



CAM.BODGIENS 



UVl 



Sur la rive droite du bras du Meï-Kon, qui 
remonte vers le lac de Biea-Ho, est située la 
capitale actuelle du royaume, Pnom-Penh, à 
peu de distance d'Oudong. 

C'est une longue double ûle de cases en 
paille ou en torcbis, séparées par une large rue, 
sale et irrégulière, coupée de loin en loin par 
des fossés profonds par dessus lesquels on a 
jeté quelques ponts en bois qui tombent de vé- 
tusté. Çà et là quelques maisons sans étage, en 
briques simplement cuites au soleil. Des pagodes, 
miteux bâties, témoignent par leur antiquité 
d'une ère de prospérité lointaine et oubliée. 
Vers le milieu de la ville, et sur un plan pos- 
térieur à la rue, le grand Obélisque , monu- 



— 100 — 

ment dont personne ne peut expliquer Torigine, 
mais qui ne remonte pas à plus de deux cent 
cinquante ans. Cet obélisque est construit 
comme les pagodes en briques et en terre ma- 
çonnée. Les deux sphinx qui sont au bas du 
piédestal font penser à l'Egypte des Memnon ! 



' Singulière destinée que celle des choses hu- 
maines ! Pas un Cambodgien ne peut satisfaire 
la légitime curiosité du voyageur en face de 
cette construction. Est-ce un tombeau élevé à 
la mémoire d'un ou de plusieurs rois ? est-ce 
un édifice purement religieux ? est-ce un tro- 
phée militaire ? 



Cette ignorance générale ne peut se compren- 
dre de prime abord, mais l'explication en est 
facile lorsqu'on sait que le pays est en proie à 
des guerres civiles constantes, dans lesquelles 
le vainqueur ne connaît pas de pitié pour le 
vaincu. C'est l'application du vœ victis dans toute 
sa rigueur. Le vainqueur égorge tout, femmes, 
enfants, vieillards ; quelquefois il épargne les 
filles vierges et nubiles. Après le fer, le feu î 
le feu, qui dévore toute une ville, fond les mé- 
taux et engloutit jusqu'aux moindres vestiges 
dans ses flammes convulsives. Que peut-il res- 
ter ensuite? Des monuments éloignés du foyer, 
dispersés, oubliés dans la destruction, qui attes- 
teront sans doute plus tard, qu'une génération 



— 401 — 

a vécu près d'eux, mais qui ne transmettront 
pas toujours la pensée qui aura pr<^sidé à lenr 
élévation. 



Tel est l'état du Cambodge. 



Les habitants de la ville sont : Cambodgiens, 
Chinois, Annamites, Malais, Siamois, Laotiens. 



Chacun de ces éléments hétérogènes vit dans 
un quartier qu'il s'est approprié. Annamites et 
Chinois se mélangent volontiers, mais les autres 
vivent à part, chacun chez soi. 



Dans la partie en amont du fleuve s'est éta- 
blie lagent catholiqjue autour de la mission. 
Tous ces chrétiens là sont Annamites. En allant 
vers l'aval, on trouve les Annamites boud- 
dhistes, les Chinois et les Cambodgiens ; les 
Siamois, en petit nombre, ont choisi les envi- 
rons du palais ; les Laotiens vivent dans leurs 
barques à l'époque où ils descendent le fleuve 
avec leur provision de poisson salé. 



Il serait difficile d'évaluer avec exactitude le 
chiffre de la population à cause du mouvement 



— 102 — 

commercial ; nous Testimons cependant à 
12,000. 



Le commerce qui se fait à Pnom-Penh consiste 
en cotons , tabacs, indigos, soieries, ivoires, 
huiles , essences diverses , poivre , etc. ; sans 
oublier le riz qui est de toutes les denrées la 
plus abondante et la plus lucrative. Il est à re- 
marquer que là, comme partout où il y a des 
Chinois, tout le commerce est dans leurs mains. 



La ville continue à s'étendre le long du bras 
de Ghaudoc. Cette dernière partie est habitée 
uniquement par des Cambodgiens : on voit sur 
le rivage quelques fours à briques et, à travers 
les grands cocotiers, de jolies petites cases en 
bois, appartenant à de riches mandarins et 
pouvant passer de loin pour maisons de plai- 
sance. 



Chaque quartier a sa physionomie propre, 
mais à cause de la ressemblance et de l'uni- 
formité des casesy un étranger, peu initié aux 
mœurs de ces contrées, ne verrait certaine- 
ment qu'un type commun. Cependant, quelle 
différence entre les Chinois et les Annamites, 
entre les Chinois et les Cambodgiens ? 



Dans le quartier Annamite, on grouille ; dans 
le quartier Chinois, on vend, on achète : c'est 
le marché, c'est l'argent avec sa vie et son mou- 
vement ; chez les Cambodgiens, on joue et on 
dort. La porte du Chinois est ouverte à tous ve- 
nants ; celle du Cambodgien est close, et, pour 
la franchir, il faut vaincre la répugnance qu'il 
a pour l'étranger (Scaé, chien). 



La grande rue de Pnom-Penh présente, dès 
six heures du matin, une animation extraor- 
dinaire. A droite et à gauche, dans toute la lon- 
gueur du quartier chinois , s'établissent des 
bazars étalant leurs marchandises variées, pro- 
visions de bouche, ustensiles de ménage, bi- 
belots de toutes sortes, soieries ; c'est le grand 
marché auquel se rendent tous les paysans des 
environs pour écouler leurs fruits, leurs légu- 



— 404 — 

mes, leurs denrées. C'est là que notre œil d'Eu- 
rdi)éen s'étonne de trouver des comestibles 
dont l'odeur et Tapparence soulèvent le cœur, 
et qui sont, néanmoins, gloutonnement dévorés 
par les indigènes. Le marché au poisson et 
celui de la volaille sont dans une rue collaté- 
rale. 



A deux heures de l'après-midi, les étalages 
commencent à disparaître. Vers cinq heures, la 
foule se tasse par petits groupes compacts de 
nationalités diverses. Ce sont les joueurs qui se 
cherchent, se choisissent et conviennent de 
leurs enjeux, car une partie va se faire, partie 
formidable qui durera jusqu'à minuit et souvent 
au-delà. 



Au coucher du soleil le jeu s'organise : d'un 
bout à l'autre de la rue, de grandes torches ré- 
sineuses éclairent de leurs lueurs incertaines, 
ces visages cuivrés, dont les yeux suivent avec 
passion les dés qui roulent sur leurs tablettes. 
Tous les soirs, de douze à quinze cents joueurs, 
accroupis sur leurs talons, le menton dans les 
mains, sur une longueur de près d'un kilomè- 
tre, tentent la fortune, essuyant tour-à-tour les 
bonnes et les mauvaises chances, jusqu'à ce 
qu'ils aient perdu complètement tout ce qu'ils 
avaient. 



— 105 — 

Le jeu etît la passion dominante lies peupla- 
des orientales. Il faut voir jouer le Malais^ le 
Chinois, l'Indien, pour se faire une idée de Tai^ 
deur quilles aiguillonne. Le joueur mallKMW 
reux ne sait pas s'arrêter dans sa ruine ; il es- 
père se rattraper. Lorsque Targent lui fait dé- 
faut, il joue ses vêtements; après quoi» il se 
joue lui-même ! On voit tous les joui*s de ces 
misérables qui expient par cinq ou six niois 
d'esclavage, sinon des années, au service d'un 
autre, un de ces moments de frénésie. 



Vers dix heures du soir, Texaltatiou esta son 
comble ; des nuages de fumée de tabac s\Mt»- 
vent au-dessus des groupes ; les sapè(|Uos t»t 
les ligatures se convertissent en piastres ou tMi 
petits lingots, et quelques femmes, rhumatiilé 
est la même partout ! circulent ù travers les 
joueurs, dans Tespérance de participer h la 
bonne fortune des heureux. 



Enfui, la nuit s'avance, les groupes ho dis- 
persent, il ne reste plus que les vaincus achar- 
nés à leur perte, décidés à soutenir la lutte 
jusqu'au bout. 



Curieux spectacle que celui de ces joueurn 
en plein vent. Mais il en est un autre qui n'ent 
pas moins intéressant. Voyez cette cane k TaK- 



— 106 — 

pect sombre, dont la porte s'entrouvre mysté- 
rieusement de temps à autre, pour donner ac- 
cès à l'intérieur à quelque longue figure maigre 
et jaune. On y fume l'opium. Sur une façon de 
Ut de camp, couchés sur des nattes et accouplés 
deux à deux sous une moustiquaire verte et 
huileuse, les fumeurs se livrent là à toute leur 
passion pour le narcotique. Passion coûteuse 
s'il en fut ! Un fumeur invétéré consomme pour 
dix ou douze francs d'opium par jour. Tout est 
calme dans cet antre, on y parle à voix basse, 
on y fume silencieusement. Les sybarites seuls 
s'y permettent la jouissance d'entendre les ac- 
cords d'une harpe qui rend des sons métalli- 
ques graves et sourds. Nous comptons cinq ou 
six cases à opium dans le quartier chinois, pas 
une seule dans la cité cambodgienne. Les Chi- 
nois et les Annamites ont le monopole de ce 
genre de consommation. En revanche^les Cam- 
bodgiens s'enivrent très bien avec Varak teuc, 
eau-de-vie, eau du diable. 



Pnom-Penh est défendue du côté de l'inté- 
rieur par une double fortification. Cette double 
enceinte fut l'ouvrage des Annamites, lors de 
leur dernière invasion (1834). Obligés d'aban- 
donner leur conquête devant les Siamois, ils se 
retirèrent après avoir détruit en partie leurs ou- 
vrages. Ce qui subsistait encore il y a trois ans, 
servit de retranchements à la garnison indigène 
et aux troupes françaises accourues au secours 
de Norodon. Nous campâmes entre les deux 



— 107 — 

lignes, Fur un parcours de trois kilomètres, 
depuis l'obélisque jusqu'au bout des remparts. 
Quelques jours après, on nous fit des baraques 
en paille, recouvertes de feuillages à travers 
les interstices desquels le soleil dardait sur 
nous, comme si ses rayons eussent traversé des 
verres lenticulaires. Très éloignés de 1h rivière 
au milieu de cette plaine sèche, nous nous 
fîmes quotidiennement approvisionner d'eau 
par une corvée de Cambodgiens. Du !«' janvier 
au 15 mai, nos soldats restèrent dans ces con- 
ditions pénibles , ne quittant cet affreux campe- 
ment que pour courir de temps à autre à la re- 
cherche de l'insaisissable Pou-Gombo. 



Les fortifications de Pnom-Penh sont coupées 
par deux routes qui partent parallèlement du 
C€'ntre de la ville, et qui se rendent l'une à 
Ou-Dong, l'autre à Com-Pot. Ces deux routes 
sont une preuve éclatante de la grandeur passée 
de ce pays mort : ce sont deux chaussées d'un 
à trois mètres d'élévation au-dessus de la plaine 
qu'elles traversent ; leur largeur est de douze 
mètres au moins. Chaque chaussée encaissée 
dans des murailles de pierre, présente des 
conditions remarquables de solidité ; aussi, mal- 
gré la négligence et l'incurie de la génération 
actuelle, ces routes, à part certaines dégrada- 
tions du temps, sont encore en assez bon état. 



En face du fleuve, à dnquante mètres du 
rivage, se trouve le palais de S. M. Norodon et 



— 108 — 

ses dépendances . Dans la description de l'ha- 
bitation royale, nous suivrons Tordre dans le- 
quel les objets se présenteront. D'abord une 
grille d'enceinte à l'Européenne, inachevée, con- 
ception d'un cerveau français , dont l'esprit 
courtisanesque voulut un jour donner à la de- 
meure de l'auguste personne, un air comme il 
faut 



En dedans de celte giille manquée, deux 
cases à droite pour loger les soldats de la garde ; 
à gauche, le gîte de l'interprète Boniface. 



A quelques mètres de la grille, le pavillon du 
trône, la salle de réception, où nous entrerons 
tout à l'heure, la salle des délibérations, le 
salon à manger, la chambre à coucher. Tout 
cela en planches , recouvert de paille de riz. 
Selon la mode cambodgienne, toutes ces cons- 
tructions, aussi légères (fue primitives, sont éle- 
vées de trois pieds au moins au-dessus du sol. 



Derrière ce premier plan, les appartements 
de trois cents femmes, distractions ordinaires 
du souverain ! 



Enfin, plus loin, les écuries, les niches à es- 
claves, et tout au fond du tableau les bonzeries 
du palais. 



Mais à tout seigneur, tout honneur ! Une 
visite à Sa Majesté Norodon, tout en nous étant 
rigoureusement imposée ])ar les convenances, 
nous fera jouir de l'insigne honneur de contem- 
pler une des plus importantes tê'es couronnées 
de l'extrême Orient. 



Le monarque est assis sur un fauteuil fran- 
çais de la dernière mode, d'il y a quinze ans. 



Il se lève à notre vue et nous tend sa main 
royale, en essayant un sourire gracieux. 



Puis il nous invite à nous asseoir sur des 
chaises aussi françaises que le fauteuil, éclop- 
pées il est vrai, et disposées sur un plan in- 
férieur au gradin qui supporte le siège de Sa 
Majesté. 



11 est de petite taille, tout rond, vêtu moitié 
à la française, moitié à la cambodgienne. 



Sur sa tête un képy de général de brigade, 
8ur ses épaules une veste du même grade, or-» 



— 110 — 

née de broderies et d*épaulettes à grains d'épi- 
nards. 



Son épée, enrichie de brillants, est suspendue 
à un ceinturon en or massif. La valeur approxi- 
mative de ces deux objets est de trente mille 
francs. 



La partie inférieure de sa personne n'ayant pu 
s'accommoder du régime européen, qui oblige 
au pantalon collant, notre sire se contente de 
la pièce de soie qui couvre le derrière des mor- 
tels, ses compatriotes, et qu'il enroule du reste 
assez élégamment autour de ses cuisses courtes 
et rondelettes. 



Il se risque volontiers à chausser quelquefois 
des souliers, ordinairement il est pieds nus 
dans de petites pantouffles en paille qui lui vont 
à ravir. 



Sur sa poitrine brille la croix de commandeur 
de la Légion d'honneur. 

Bientôt il nous offire, de sa main chargée de 
bagues splendides, un porte-cigares en émail, 
et nous engage à fumer, nous indiquant en 
même temps du geste un plateau couvert de 
verres et de bouteilles, qu'un esclave nous pré- 



— 111 — 

sente à genoux : vermouth et absinthe de Noilly- 
Prat, cognac vieux, à en croire l'étiquette, tels 
sont les rafraîchissements que le roi Norodon 
croit devoir faire servir à ses visiteurs ; et dans 
sa candide ignorance de nos usages de bon ton, 
il tend son verre pour le choquer à ceux des 
étrangers, révélant par cet acte si simple, le 
naturel inculte de ses premiers professeurs. 



Aux pieds du puissant personnage se tiennent 
ses interprètes ordinaires (1) et son interprète 
européen (2). Sur les degrés de l'échelle qui 
conduit dans la salle, sont groupés les mandarins 
appelés près du roi par les exigences de leur 
service, et ceux qui attendent une audience de 
Sa Majesté. 



(1) Apo, Ahin, Kol, trois jeunes élèves des RR. PP. 
de la mission. 

(2) Le matelot espagnol Bonifacio, frère de la Côte. 
Jeté dans le Cambodge par les hasards de sa vie aven- 
tureuse, il finit par parler passablement la langue cam- 
bodgienne, lie roi, q^ui n'avait pas un choix meilleur à 
Étire, le nomma son mterprète européen, avec une allo- 
cation mensuelle de 60 piastres. Indépendamment de 
cette solde élevée, notre homme se faisait de nombreux 
pots de vin, qui augmentaient ses bénéfices. Les man- 
darins qui détestent du reste tout ce qui est étranger, 
l'avaient en médiocre estime. Bonifacio servit de tru- 
cheman à nos officiers supérieurs, dans les diverses 
opérations qui résultèrent de notre intervention 



~ 112 — 

Leur attitude est plus qu'humble : aplatis sur 
les genoux, presque ventre à terre, ils semblent 
à chaque instant redouter Téclat des rayons que 
doit répandre la majesté royale^ et trembler 
d'affronter son regard. 

Ces marques extérieures d'un respect exa- 
géré, dénotent la servilité et la bassesse de ce 
pcnple, en même temps que le point extrême 
d'abrutissement dans lequel il est tombé, 



Une distance notable sépare TAnnamite du 
Cambodgien. Quoique voisines, les deux races 
ne possèdent que peu de traits communs. 



Des différences de type physique, de mœurs, 
de religion, de mode de gouvernement, distin- 
guent les .deux peuples. 



Le Cambodgien porte les cheveux courts ou 
en partie rasés, la tête nue. Son vêtement con- 
siste en une petite veste de soie ou coton, en un 
grand carré de la même étoffe qui enveloppe 
Tabdomen jusqu'aux genoux, et une ceinture à 
longs bouts flottants. Les femmes ajoutent à 
cela des ornements d'or ou d'argent qu'elles se 
mettent aux oreilles, aux bras et au cou. 



Le Cambodgien est plus grand et plus fort 
que l'Annamite, il est doux et patient jusqu'à 
la bêtise, mais il devient d'une férocité de brute 
lorsque sa patience est lassée. Habitué à l'es- 
clavage, il se complaît dans l'obéissance à ses 
maitres; ignorant du reste le travail de l'esprit, 
il préfère que d'autres pensent pour lui. 



— 114 — 

Un mandarin cambodgien ne sort jamais 
seul, il est toujours suivi de cinq ou six esclaves 
prêts à exécuter ses moindres ordres: Tun 
porte le parasol, Tautre le thé, boisson favorite 
des peuplades de Tlndo-Chine, un troisième, 
chargé de la boîte à tabac, prépare les cigarettes 
ou bourre la pipe ; celui dont les fonctions sont 
le plus infimes, tient sur sa tête le petit coussin 
sur lequel s'assied le mandarin dans ses di- 
verses haltes. 



Aussi fiers et orçueiUeux cpi'ils sont ignares, 
les Cambodgiens observent les distances sociales 
beaucoup plus que leurs voisins Annamites. 



Ils ont une manière de parler et une étiquette 
spéciales, selon la valeur hiérarchique de chacun. 



Il y a des mots qu'on ne prononce qu'en par- 
lant au roi. Il y a des tournures de phrases à 
employer avec les mandarins. Il y a des locutions 
qui ne s'appliquent qu'aux esclaves. 



C'est commettre une faute grave que de s'ou- 
blier sous ce rapport ; le Cambodgien se sou- 
vient d'une insulte volontaire et pardonne rare- 



^ 115 — 



ment celles qui proyiennent même d*un simple 
manque d'usage. 



Un exemple va faire comprendre cette mor- 
gue originale : 



Chez nous, tout le monde mange. Nous vou- 
lons dire que le verbe manger se dit à tous et 
de tous. Au Cambodge, le roi pissa bat ; le 
mandarin si bal ; l'esclave et les animaux si. 



Employer le mot si, en s'adressant à un man- 
darin, est une offense. 



Le verbe demander a deux manières de se 
rendre : som, parlant au supérieur ; oï som, pour 
l'inférieur (oï som veut dire : je demande que tu 
donnes). 



Le pronom je ou moi se dit : aign et kniom. 
Le supérieur a seul le droit d'employer la pre- 
mière expression ; kniom est synonyme d'es- 
clave. 



Une autre coutume qui renverse nos idées 
sur la politesse, c'est que l'inférieur ne doit pas 



— 146 — 

rester debout devant son supérieur ; il s'assied, 
comme on s'assied dans ces pays -là, sur ses 
talons ou sur un siège moins élevé que celui du 
chef, si ce dernier est assis lui-même. 



Notons, en passant, que l'Annamite se croit 
bien supérieur au Cambodgien, et l'est réelle- 
ment par son intelligence. Aucune sympathie 
ne rapproche les deux races, et notre présence 
a eu pour effet d'arrêter l'envahissement du 
Cambodge, commencé depuis un siècle et demi 
par les Annamites, et, pour conséquence, d'em- 
pêcher peut-être la disparition d'un peuple in ■ 
téressant. 



La manière de construire les habitations est 
à peu de chose près la même qu'en Cochinchine. 
Seulement le pays tout entier étant sujet à des 
inondations périodiques, les cases sont élevées 
au moyen de pieux, de trois ou quatre pieds au- 
dessus du sol. Les édifices en pierre ou en bri- 
ques sont eux-mêmes, dans le but de résister 
aux torrents , bâtis sur des terre- pleins de 
grandes dimensions. 



En général recouvertes de paille de riz ou 
de feuilles fabriquées avec des éeorces d'arbres, 
les cases ont des séparations intérieures ou cloi- 
sons destinées à ménager un certain nombre 



— 417 — 

d'appartements. Ces cloisons sont en rotin ou en 
natles plus ou moins fines ; le fond de la case 
est un grillage à travers lequel on fait passer les 
immondices. La cuisine se fait sur un plateau 
en terre, sur lequel on allume le feu pour la 
cuisson des aliments. La fumée se répand dans 
toute la case, mais )e désagrément est avanta- 
geusement compensé par l'expulsion des mous* 
tiques. 



Passionnés pour la musique, les Cambod- 
giens sont pourvus d'instruments assez nom- 
breux. Un grand harmonica fait avec de fines 
tablettes de bambou (roniet) donne toutes- les 
notes de la gamme naturelle en deux octaves. 
Un autre harmonica (conk), sans avoir plus 
d'étendue, diffère du premier en ce qu'il est 
composé de petits godets métalliques (alliage 
d'argent, d'or et de cuivre), qui forment une bat- 
terie dont les notes sont moins perçantes. 



Leur flûte (sralaï) a neuf trous, dont deux 
sont inusités. 



Leurs instruments à cordes sont très nom- 
breux. Le violon à deux ou trois cordes {tchiopeï) 
se trouve dans toutes les cases ; les cordes sont 
ordinairement en soie ou en laiton. Une sorte 
de guitare à seize cordes disposées parallèle- 
ment sur un demi cylindre creux, donne de jolis 
sons lorsqu'elle est bien touchée. 



Les bergers soufflent dans une espèce de 
hautbois , qui résonne agréablement dans les 
plaines. 



— 119 — 

Nous avons vu une musette dont la poche à 
air était constituée par une citrouille évidée et 
desséchée, traversée par cinq tuhes en roseaux 
de bambou creux, percés d'ouvertures longitu- 
dinales munies d'anches; la sortie de l'air 
contenu dans la poche, élait empêchée par de 
la cire exactement appliquée sur le faisceau de 
tuyaux ; en dehors de la citrouille, les tubes 
avaient chacun un trou sur lequel on appliquait 
le doigt. 



Cet instrument, aussi ingénieux que primitif, 
donnait des sons dans le genre de ceux de l'or- 
gue et servait à l'accompagnement de la flûte. 



Le sedihou se compose d'une demi-citrouille 
sur laquelle est ajusté un long bâton en bois 
dur, porteur d'une corde en fil de laiton, mon- 
tée sur chevalet et tendue à volonté par une 
cheville autour de laquelle elle s'enroule : — 
instrument des bonzes qui tirent de lui des 
sons graves, en psalmodiant leurs chants re- 
ligieux. 



Des tams-tams, des tambours, des caisses de 
toutes sortes et dont chacune a son genre d'em- 
ploi, abondent dans le pays. Dans les pagodes 
on trouve des échantillons de tous les modèles. 



— 120 — 

Le jeu du volant est l'amusement préféré 
des Cambodgiens. Ils se rassemblent en grand 
nombre, se disposent en cercle, et le jeu com- 
mence : c'est avec la partie interne du pied droit 
qu'il faut lancer la pelotle emplumée. La plupart 
sont d'une adresse remarquable. 



L'équitation est un des exercices favoris des 
mandarins. Les petits chevaux du pays four- 
nissent très bien une course de (][uelques heures, 
quoique peu susceptibles de résister à de gran- 
des fatigues. Bridés et sellés d'une façon con- 
venable, on en tirerait parti entre des jambes 
françaises. Mais le harnachement indigène est 
aussi dénué de sens, au point de vue de l'action 
du cavalier sur le cheval, que burlesque dans 
son aspect : un bridon brisé sans gourmette, 
sans cravate et sans têtière, sert d'attache à 
deux rênes ordinairement enrichies d'or ou d'ar- 
gent ; un bât, recouvert d'étoffe rouge ou de cou- 
leur voyante, se maintient sur le dos du cheval 
par un miracle d'équilibre, car on ne peut guère 
supposer qu'il soit retenu par une sous-ventrière 
en corde qui ne s'applique que fort inexactement 
sur la circonférence du ventre ; enfin, des étriers 
mobiles : voilà l'équipement. Le cavalier, ac- 
croupi sur cette selle, les jambes pendantes, 
trop éloignées du cheval pour lui commander 

Î)ar la pression des genoux, ou pour se conso- 
ider, dégringole dès que l'allure devient rapide ; 
mais, ne tombant pas de haut, sa chute est peu 
dangereuse. 



La religion suivie dans le Cambodge est celle 
de Bouddha (pra pout) dans toute sa pureté 
primitive. 



De grandes pagodes (wat) consacrées au 
culte sont entretenues par le peuple au moyen 
de quêtes faites par les prêtres ou bonzes. Les 
peintures (comnou) et les statuettes (nactah) 
qui les décorent, sont absolument semblables à 
celles que nous trouvons dans Tile de Geylan. 



Les bonzes (louc^san) ont la tête et la figure 
rasées. Une pièce d'étoffe jaune, dans laquelle 
ils se drapent à Tantique, leur sert de costume 
distinctif. Ils sont soumis entré eux à une hié- 
rarchie marquée. L'étoffe de leur robe est en 
soie ou en coton selon leur rang. Ils ne vivent 
que d'aumônes ; mais personne ne peut se dis- 
penser de l'obligation de leur en faire. Aussi, 
ont-ils l'air de percevoir un tribut plutôt que de 
recevoir la charité. Ils font vœu de chasteté pen- 
dant tout le temps qu'ils sont bonzes, car est 
bonze qui veut, pendant le temps qu'il veut. 
Ils habitent de petites cases à toiture pyrami- 
dale {coflouc San) établies autour des pagodes. 
Ce sont les bonzeries. 



— 122 — 

Les bonzes instruisent les enfants du sexe 
masculin, les femmes ne recevant pas d'ins- 
truction. L'instruction consiste dans la lecture, 
l'écriture et la numération. Les Cambodgiens 
n'ont pas de livres comme les Chinois. Ils em- 
ploient au lieu de papier, des feuilles végétales 
préparées , sur lesquelles ils gravent avec un 
poinçon leurs caractères qui ont une grande 
analogie avec ceux des Arabes. Ces manuscrits 
ne contiennent que des traditions religieuses. 



Huit pagodes s'élèvent au milieu de Pnom- 
Penh ; trois sont en ruines Les cinq autres, 
plus récentes, étaient néanmoins négligées, mal 
tenues. Voici les noms de quatre d'entr'elles : 
Coiissenton , Préton-Maket , Pressan-Kriet , 
Pressou - Conn ; dénominations équivalentes 
peut' être à nos Saint-Louis j Saint-Charles, etc. 



Les cérémonies mortuaires, les mariages sont 
toujours célébrés avec l'assistance des bonzes. 
Les Cambodgiens enterrent rarement leurs 
morts. C'est l'incinération qui est à la mode 
chez eux. Un ou plusieurs bonzes président à 
l'opération, selon la position du défunt. 



Le mariage est très curieux chez les riches. 
On aurait de la peine à croire en Europe au 
luxe déployé par les mandarins, à la dignité 
surtout des assistants, à la pompe qui carac- 
térise ces races, filles du Soleil. Les parents et 



— 123 — 

les personnes de distinction sont invités à une 
fête qui dure plusieurs jours, et à Toccasion de 
laquelle on déploie tous les raffinements de 
Tart culinaire. 



Les mandarins peuvent avoir plusieurs fem- 
mes légitimes, et un nombre indéterminé d'es- 
claves ou de concubines. 



Les Chinois et les Annamites ont des méde- 
cins, sortes d'empiriques ignorants qui débitent 
uniquement des drogues, des poudres végétales, 
des racines, etc. Les Cambodgiens ont des 
sorciers, qui font intervenir le diable (ara/f) 
dans toutes les maladies. Quelqu'un tombe-t-il 
malade ? C'est le diable qui s'est introduit dans 
son corps ! Vite on appelle les sorciers. Ceux-ci 
sont organisés en confrérie. Ils accourent au 
nombre de trois ou quatre, et se livrent autour 
du malade à des scènes d'exorcismes, en faisant 
force grimaces , contorsions , momeries, tou- 
jours ridicules, mais fort pénibles parfois, car 
souvent les sueurs leur coulent du front. Pendant 
leurs efforts ils sont accompagnés par une mu- 
sique enragée, bien faite pourchasser le diable 
s'il a des oreilles. Ils ne se retirent jamais sans 
réclamer en argent le prix de leurs peines, et re- 
commandent des prescriptions d'une exécution 
impossible. Si le malade guérit, tout va bien ; 
sinon, t^'est qu'on n'a pas fait ce qu'ils ont dit. 
Les sorciers compromettent rarement leur 
crédit. 



Le gouvernement du Cambodge est la mo- 
narchie dont l'histoire de France nous offre le 
type, avant Louis XL C'est l'autorité royale au 
milieu de l'hydre de la féodalité. 



Le sceptre est l'apanage d'une seule famille 
et se transmet héréditairement de père à fils, 
de frère à frère dans le cas d'absence d'héritier 
direct. — La puissance de ces rois çst très li- 
mitée par le fait, quoique absolue en droit. Ils 
jouissent d'une fortune personnelle, dite les 
biens de la couronne, et perçoivent, en outre, 
des tributs sur leur peuple par l'intermédiaire 
de leurs mandarins. Cette dîme royale est exor- 
bitante en ce sens qu'il n'existe aucun con- 
trôle de la gestion des mandarins, dont l'auto- 
rité, armée du droit de haute et basse justice, se 
fait sentir sans ménagement sur la population 
qu'ils pressurent de toutes les manières, s'attri- 
buant, sans pudeur, l'excédant de l'impôt. 



Prenons pour exemple de leurs exactions, 
l'impôt des douanes. 



Une ordonnance royale a désigné les villages 
situés sur la frontière, sur le fleuve ou ses em- 



— 125 — 

branchements, dans lesquels devaient être éta- 
blis les postes de tiam-coi (douaniers), dont le 
service consiste à prélever un droit d'entrée et 
de sortie sur les marchandises de passage. Il 
semble tout naturel que, ce droit une fois ac- 
quitté, les produits du commerce aient la fa- 
culté de circuler et d'arriver à destination sans 
embarras nouveau. Ce n'est pourtant pas ce 
qui arrive : les mandarins d'une part, les gou- 
verneurs de l'autre, multiplient les bureaux de 
douanes, et, dans chaque bureau, avant de pas- 
ser outre, il faut toujours payer le même droit. 
Cette perception, illégale et répétée, a enrayé 
au bout de peu de temps le mouvement com- 
mercial du Cambodge, qui est aujourd'hui pres- 
que nul. 



Les dignitaires de la couronne sont au nom- 
bre de cinq : Loue Praham, gouverneur de la 
ville et du palais ; Loue Som Daee-tiao-fee , 
grand mandarin militaire ; Loue Cahorriy sorte 
de ministre du commerce et de la marine ; 
Loue Posa Sirovon ; Lotie Ensao Kreet^ deux 
charges correspondant également à celles de 
ministres. Tous ces mandarins résident à Pnom- 
Peph, près du palais. 



Les provinces du royaume sont administrées 
et imposées par des gouverneurs, dont la toute- 
puissance n a pas de bornes. Aussi arrive-t-il 



— 126 — 

toujours qu'ils narguent l'autorité royale, dont 
la faiblesse leur est connue. De là ces guerres 
intestines qui dépeuplent et ruinent ce pays 
magnifique. Le gouverneur insoumis lève ses 
paysans, les arme contre le roi, qui se trouve 
souvent en lutte avec plusieurs de ses vassaux 
à la fois. Son impuissance devient alors mani- 
feste ; il est obligé d'en arriver à des concessions 
qui annihilent peu à peu son autorité et son 
prestige. Le roi Norodon est le type personni- 
fié de ces roitelets sans énergie : en butte à 
l'opposition des mandarins qui gouvernent ses 
provinces, à la haine de ses plus proches pa- 
rents, au mépris de son peuple, à Timminence 
d'une invasion annamite ou siamoise, il s'est vu 
dans l'alternative d'abdiquer ou de recourir à 
notre protectorat. 



L'année cambodgienne se compose de douze 
mois lunaires ; le mois se décompose en se- 
maines et en jours, dont le nombre varie néces- 
sairement suivant la révolution lunaire. Il y a 
des années de treize mois ; les semaines sont 
de sept jours (1), tandis qu'en Chine, le mois est 
divisé en trois périodes de dix jours chacune. 
Pour marquer la date d'un événement, il n'y a 
que le nombre correspondant à l'année du rè- 
gne du souverain. Par exemple ils diront : la 
révolte de Pou-fiombo eut lieu la cinquième 
année du règne de Norodon. On voit de suite 
le peu de portée de ce genre de tradition, lis 
indiquent leur âge de la môme manière. Quand 
un roi meurt, l'année compte pour lui comme 
pour son successeur, c'est dire qu'elle compte 
deux fois. Les mêmes causes d'erreurs histo- 
riques se retrouvent également en Cochinchine 
et en Chine ; mais les Chinois entretiennent des 
textes et des relations écrites nombreuses qui 
peuvent éclairer les recherches des savants. 

Ce fut vers notre 20 janvier que se présen- 
tèrent, en 4867, les fêtes du premier de TAn 
cambodgien : elles durèrent plusieurs jours. 



(1) Atutf dimanche; fctan , lundi; ankea , mardi; 
pout , mercredi ; praha , jeudi ; soc, vendredi ; sahou , 
samedi. 



— 128 — 

La population chinoise de Pnom-Penh s'y 
distingua comme partout ailleurs par ses bru- 
yantes manifestations nationales, dans lesq[uelles 
la poudre joue le rôle principal. Des millions de 
pétards éclatent au nez des passants, en lançant 
des millions de fois la même note retentissante. 
Rien de plus fatigant que ce concert inévita- 
blé qui semble si fort réjouir les Chinois. Ce 
plaisir est toutefois très dispendieux ; mais il 
n'y a pas un Chinois qui se respecte, qui ne 
consomme jusqu'à vingt, trente ou quarante 
boîtes fulminantes, à chaque fête publique ou 
privée ; c'est une question d'amour-propre en- 
tre fils du Céleste-Empire ; celui qui en brûle le 
plus est censé avoir le mieux réussi dans son 
commerce. Du reste, c'est à peu près leur seule 
manière de se servir de la poudre et il n'y au- 
rait pas à les critiquer si certains petits bouti- 
quiers ne voyaient de la sorte tout le bénéfice 
de leur année s'en aller en fumée. 



Les Annamites, qui ont tous les vices des 
Chinois, sont aussi fanatiques du pétard ; mais 
leur bourse, moins bien garnie, les oblige à 
mettre de la modération dans cette jouissance. 
Il est vrai que leurs théâtres, montés depuis le 
commencement de la fête, jouent nuit et jour 
sans interruption. 



Les Cambodgiens, moins amateurs de pou- 
dre, témoignent leur joie d'une façon plus éco- 



— 129 — 

nomique, mais aussi bruyante. Leurs harmo- 
nicas, harcelés par des mains nerveuses, font 
vibrer l'air de leurs accents métalliques, pen- 
dant que gongs, tam-tams et autres tapageurs, 
rivalisent d'un zèle intrépide. C'est à se de- 
mander lequel est le plus désagréable du bruit 
des instruments ou du bruit des pétards I 



Au palais se passe l'épisode le plus intéres- 
sant de la ffite : une exposition des beaux-arts ! 



Disons d'abord que le roi, après avoir convo^ 
que .ses mandarins à une réunion solennelle, 
leur distribue de riches bijoux travaillés par 
les orfèvres du palais, et leur donne une séance 
musicale , dans laquelle il fait entendre les 
meilleurs artistes de sa cour ; puis, les portes 
du palais sont ouvertes au peuple, qui se presse 
pour voir Texposition. Autour du pavillon du 
trône, sous les vérandas qui servent de galeries^ 
sont disposées des tables sur lesquelles sont 
rangés les objets divers, appartenant au roi et 
aux mandarins, et offerts à l'admiration publi- 
que : porcelaines, Mences, métaux, bijoux, tis- 
sus de soie, de coton, figurines chinoises, etc... 
Peu importe la provenance, les mandarins ne 
se montrent ni exclusifs, ni scrupuleux ; nous 
avons pu voir des bibelots sortis oe nos bazars 
à treize sous, donnés sans doute comme œuvres 
précieuses à la cupide ignorance de quelque féal 



— 130 — 

cambodgien , par un de nos négociants anglais 
ou français. Glaces communes, gravures alle- 
mandes, coucous de la Forêt-Noire, se mêlent 
agréablement aux produits de la Chine, et ne 
rougissent point de leur origine. Ce qui nous 
surprit, et il y avait lieu, ce Yui la découverte 
inopinée de deux lanternes de fiacre nuynérotées, 
qui ressortaient orgueilleusement de l'étalage 
du Pasa Sirovon. Le mandarin ignorait la des- 
tination de ces phares, dont il admirait les 
verres jaunes et rouges ; don gracieux d'un fils 
d'Albion, qui avait voulu laisser bw Pasa Sirovon 
un souvenir original et distinctif. 



La fête du roi Norodon, correspondante à 
notre 15 août, se célèbre vers la fin de février. 



A Toccasion de cette cérémonie, mélange pi- 
quant de grandiose et de grotesque. Sa Majesté 
avait revêtu son costume complet de général, 
sans oublier le pantalon collant, illustré de la 
bande d'or. Sa main droite tenait son bâton de 
commandement, mandrin en or massif de 0,70 
centimètres de long sur 0,06 centimètres de 
circonférence. 



La salle de réception, ornée de guirlandes 
de verdure enroulées autour des poteaux, était 
littéralement envahie par les mandarins et les 



— 131 — 

nombieiix iimlès, tous désireux depiiire i leur 
monarque éL d'assister à une reprêsentalioa 
théâtrale, d*iisage en cette circonstance. La eu* 
riosité qui attirait une telle affluence de monde 
était fondée sur le plaisir que se promettaient 
les spectateurs à la vue des femmes du roi, qui 
devaient remplir les divers rôles de la pièce. 



En Chine, les fenmies ne paraissent pas sur 
le théâtre. Leurs rôles sont joués par de jeunes 
garçons, dont quelques-uns ont un mérite pal- 
pable. Au Cambodge , c'est le contraire. (1) Les 
seuls honmies admis sur la scène sont des 
paillasses chargés d'amuser le public pendant 
les entr'actes, au moyen de grosses farces. (Il 
nous sembla que S. M. Norodon n'était point 
indifférente à cette partie du spectacle.) 



Les costumes des femmes sont magnifiques, 
d'une coupe uniforme et très décente. Toutes, 



(i) Les Annamites et les Cambodgiens désignent le 
lieu de leurs représentations scéniques. par le mot qui 
exprime la chose que Ton y fait par excellence. Ainsi, en 
Cochinchine, les rôles étant presque tous chantés, on 
dit ! di coai ac, aller voir chanter ; au Cambodge, tou 
cogn rom, aller voir danser, parce qu'en effet tous les 
rôles sont plus ou moins dansés. 



— 132 — 

rasées à la Siamoise, n'ont qu'une touffe de 
cheveux sur le sommet de la tète, et une mèche 
qui descend de chaque t^mpe jusqu'au menton. 



Leur peau est teinte en jaune safran, couleur 
royale ! Leurs sourcils, bien peints , écrasent 
un peu leur nez camard, mais leur grande bou- 
che laisse voir des dents si bien noircies par le 
bétel I 



Un corsage en étoffe de brocart, soie et or, 
dessine leur poitrine et leurs reins cambrés. 
De nombreux bracelets aux reflets chatoyants 
couvrent leurs bras et leurs poignets. Leurs 
doigts resplendissent de bagues à facettes bril- 
lantes et se terminent par des ongles en or de 
plusieurs centimètres de long. De superbes col- 
liers en perles fines entremêlées de grains d'or 
ou d'argent ornent leur cou, dont les ondula- 
tions se communiquent à des boucles d'oreilles 
en diamant du plus vif éclat. 



Quelques-unes étaient ceintes d'écharpes de 
soie aux franges d'or. D'autres portaient des 
ceinturons en fils d'or, enrichis de perles. 



Au-dessous des hanches, même étoffe de bro- 
cart, relevée en manière de pantalon, au niveau 



— 133 — 



des genoux, laissant paraître une jambe grasse 
quoique jaune, entourée, au-dessus des che- 
villes, d'anneaux en métal précieux, or, argent 
ou jade. Les doigts des pieds, comme ceux des 
mains, étaient armés de longues griffes d'or. 



Les favorites, et il y en avait plusieurs, por- 
taient sur leurs têtes privilégiées des casques 
en feuilles d'or, dont la forme malheureuse rap- 
pelait celle d'un moule à plumpudding ! 



Toutes s'inclinent devant le roi, en traver- 
* sant la scène. 



Leur démarche est langoureuse et leur pose 
provocante. Elles exécutent un pas de danse, 
dans le genre de celui qui caractérise la danse 
la plus amoureuse du monde, la Bita algé- 
vienne ! Leurs pieds quittent à peine le sol ; 
c'est le torse qui se balance sur les hanches 
avec des oscillations irrégulières, improvisées, 
pendant que les bras décrivent des courbes 
moelleuses et arrondies. Lent au début , le 
mouvement se précipite peu à peu, pour arriver 
tout à coup à une rapidité vertigineuse. On suit 
la passion qui monte dans les yeux de la dan- 
seuse enivrée. La musique, qui l'entraîne, s'ar- 
rête soudain au milieu de ce pas délirant, et 
la sirène tombe haletante aux pieds du roi, au- 
quel elle décoche ses regards mourants !.•• 



— 134 — 

Les salves d'artillene, les diveriissenoents 
populaires, le feu d'artifice, complétaient le 
programme de cette fête royale. 



Dans nos excursions, ou pour mieux dire 
dans nos chasses au Pou-Gombo, nous pûmes 
juger des qualités productives du sol, tsûit sur 
les bords du Cambodge, que dans les parties 
situées loin de la branche principale du fleuve. 
Nous fîmes une fois trente ou trente- cinq lieues 
à travers la province de Gompou-Soaï ; partis 
de Pnom-Penh, nous allâmes aboutir à Pakri, 
après avoir coupé diagonalement la pointe de 
l'angle que forme Compon-Soàî avecBap-Num. 
Ce lut l'affaire de cinq jours de marche. 



Nous parcourûmes un pays magnifique, 
riche en productions de toute nature, élevé de 
plusieurs mètres au dessus du lit du fleuve 
pendant la sécheresse, varié d'aspect, quoique 
composé en grande partie de plaines étendues. 



Cinq grands villages se trouvèrent sur notre 
route, très populeux, à en croire le nombre des 
cases seulement, car les habitants, épouvantés 
à notre approche, s'étaient tous enMs dans les 
bois. Ces villages, situés presque tous sur de 
petites élévations sablonneuses, très propices 
aux plantations d'aréquiers et de cocotiers, sont 



— 135 — 

entourés de jardiiis Inen cohÎTés, de champs de 
- cotonniers, de maïs, de cannes, et antres cul- 
tures. Les plaines, recouTcrtes par Tinonda- 
tion pendant deux mois de Tannée, sont d'une 
fertilité incroyable. 



De nombreux ruisseaux, avec leurs affluents, 
peuplés de poissons, coulent çà et là, bordés 
de manguiers et de haies de bananiers, longés 
par des chemins qui se rejoignent au moyen de 
ponts légers et généralement peu solides. 
Quelques cases se montrent de distance en dis- 
tance au milieu de ces routes dont le cachet est 
loin d'être dépourvu de charme. 



Sur les tertres que l'eau laisse à découvert 
pendant ses crues périodiques, viennent se ré- 
fugier les animaux sauvages venus des forêts, 
qui trouvent là d'excellents pâturages. 



Les endroits bas, cultivés en rizières, sont 
parsemés de pirogues abandonnées en pleine 
terre, en attendant l'époque des grandes eaux. 



Les parties très éloignées du fleuve sont 
presque inhabitées, couvertes de forêts , de 
marécages et de plaines incultes. L'abandon de 



J* 



— 136 — 

ces terrains s'explique par le défaut d'habi- 
tants, ceux des villages ne pouvant guère tra- 
vailler que les champs rapprochés de leurs de- 
meures. 



Chaque village possède une habitation pour 
le mandarin, une pagode, des bonzeries, et un 
marché. ' 



Souvent, à quelque^ pas des habitations, 
notre petite colonne mettait en fuite des trou- 
peaux de trois ou quatre cents bœufs effarou- 
chés à notre vue ; mais la marmite de cam- 
pagne contenait chaque soir un bouillon sur 
lequel les œils ne faisaient pas défaut. Des 
quantités inouïes de volailles, oies, cochons, 
etc.., étaient parquées sous les cases, veuves de 
leurs hôtes habituels. 



C'est du Cambodge que le gouvernement de 
notre colonie de Saigon, tire les bœufs affectés 
à la consommation des rationnaires européens, 
et. d'après ce que nous avons pu voir, il se 
passera longtemps avant que cette viande soit 
rare sur la place. Ces animaux toutefois sont 
de petite taille et d'une valeur modique. 



Le dernier village dans lequel nous cam- 
pâmes, est situé sur le flanc d'une montagne, 



— 137 — 

au bas de laquelle serpente un des bras secon- 
daires du fleuve, encadré par une bordure de 
palétuviers. Bâti en amphithéâtre sur la col- 
line, et servi par un chemin pierreux à pente 
rapide, ce hameau était habité par des gens 
dont la grande occupation paraissait être la fa- 
brication des poteries en terre glaise. Des mil- 
liers de cruches encombraient leurs hangars. 



A un kilomètre à peine de ce bourg indus- 
trieux se trouve la plus belle pagode que nous 
ayons vue dans le Cambodge. 



Elle est construite sur un petit mamelon 
adossé à la montagne de Pakri. Un escalier na- 
turel, à gradins larges, irréguliers, mais acces- 
sibles à un cavalier, conduit au sommet qui 
apparaît aplati horizontalement, surmonté de 
sa pagode et des bonzeries qui la desservent. 



Deux mares, approvisionnées par les pluies 
et les torrents qui descendent de la plus haute 
montagne, sont creusées sur le côté gauche de 
l'édifice religieux. Leurs eaux sont retenues 
par des murs en pierre, bâtis à chaux et à 
sable. 



L'extérieur du monument était remarquable 
par la propreté de ses parois et les ornementa- 
tions de sa toiture. 



— 138 — 

Une grande statue de Bouddha formait le 
maltre-antel , sur lequel étaient rangés une 
foule de nactah en marbre noir ou blanc, or- 
nés de cascfuesd'or ou d'argent. Des sculptures, 
en bois doré, brillaient autour des poteaux. 
Des peintures fraîches, originales, décoraient 
les murs. Du plafond pendaient de colossales 
lanternes en papier peint, et un énorme tam- 
tam. 



Une simple énumération de^ ressources coin- 
merciales qui frappent la vue sans qu'il soU në« 
cessaire d'être un savant, fera mieux connaît i^^ 
qu'une description méthodique la mine intnr* 
rissable qui attend encore ses explorateurs. 



Les forêts produisent une foule d'essences de 
bois, diverses, toutes utilisables: résines, huiles, 
caoutchouc, gommes, etc.. ; — des bois do 
grande portée — des sapins — mêmes ospt'^ocs 
qu'en Gochinchine, d*aussi belle qualilê ; le 
tamarin, le banian, y croissent et s*y multi- 
plient. 



Les grandes chaînes de montagncn dn Pur- 
sat passent pour immenses. On les dit. ftVondeH 
en minerais. Ce auHl y a de ponltif, oVit 
qu'elles possèdent des carrières d alhAtre dont 
on tire la matière employée Amn Ici labrirnilon 
de certains objets de luxe. Le culvrn ni In fnr, 
d'après le récit des voy»gnur«lrmtndlN,«nn»lntit 
facilement reconnaiHsnbleH dariM r|iinl(|iinM i^clHiri- 
tillons de pierres. 

Le cardamome y e«t exploité mv r^rdrn du 
gouvernement cambodgien^ rpil miuv^ \h unn 
source de richesse et de revenui» eouNldérMblnfti 



— 140 — 

Enfin, on soupçonne dans ces montagnes Texis- 
tence de mines d'antimoine. 



Gontentons-nous d'indiquer sommairement 
les productions agricoles, et celles que le sol 
prodigue enfante spontanément : le coton, lé 
tabac, le riz, le maïs, la canne à sucre, Tindigo, 
les tomates, le ricin, le mûrier, la vigne elle- 
même qui, fière de sa virginité, s'élance gra- 
cieusement de terre, enlaçant de ses rameaux 
vivaces les troncs voisins qui semblent ainsi 
porter eux-mêmes des grappes d'une grosseur 
prodigieuse ! Et ces gens-là ignorent le vin ! 
Les mangostans, mangues , bananes , cocos, 
ananas, citrons, oranges, grenades, etc., font 
plier sous leur poids les arbres à fruits, sans 
réclamer le soin de l'homme. 



Nommons également les hôtes des forêts : le 
tigre, le rhinocéros, l'éléphant, les panthères, 
les buffles sauvages, animaux dangereux, mais 
qui fournissent de belles peaux, de l'ivoire, 
des cornes ! L'éléphant privé est au Cambod- 
gien, ce que 1^ chameau est à l'Arabe. 



Bœufs, chevaux, porcs, volailles de toutes es- 

Ï)èces, sans omettre chiens, chats et autres de 
a catégorie domestique, remplissent les parcs 
et les basses-cours. 



— 141 — 

La pèche du grand lac est une des branches 
les plus importantes du négoce. Le poisson salé 
trouve son débouché sur toutes les places de 
rindo-Chine, et la quantité de barques em- 
ployées à son transport dépasse de beaucoup 
l'idée qu'on pourrait se faire de cette industrie. 



Les Cambodgiens, peu inventifs, sont arriérés 
sous le rapport des arts. Leurs ouvriers sont 
primitifs. 



Quelques orfèvres travaillent des bijoux pour 
le roi et les mandarins; — des fondeurs en mé- 
taux, coulent les statues de Bouddha ; — des 
forgerons, charrons et menuisiers, façonnent 
grossièrement les ouvrages relatifs à ces pro- 
fessions. La confection de certains matelas en 
coton, qui se replient à la manière d'un porte- 
feuille, occupe les femmes des villages voisins 
du fleuve ; le tissage de la soie et des étoffes 
d'habillement revient aussi au sexe féminin. 



Presque tous les teinturiers que nous avons 
vus dans le Cambodge étaient Chinois ou Anna- 
mites. 



Les éventails en plumes d'oiseaux de pas- 
sage, les nattes sont fabriqués sur le bord de 
la mer, par les peuplades de pêcheurs. 



- 142 ~ 

Les trois provinces de Pursat, Compon-Soaï, 
Pâpnum, fournissent chacune leurs spécialités : 



A Bapnum , les rizières ; à Compon-Soaï, 
les cotons, la canne, le maïs, etc. ; à Pursat, 
les montagnes minérales. 



La province d'Angkor résume à elle seule 
toutes les richesses du royaume. 



Baigné par le fleuve qui le couvre tous les 
ans de son limon générateur, et dont les eaux 
peuvent porter les plus gios navire?, il ne man- 
que à ce pays que des hommes I Qu'un gouver- 
nement fort rétablisse la paix, et la population, 
au lieu de diminuer pour disparaître un jour, 
s'accroîtra bientôt rapidement. A peine reste- 
t-il aujourd'hui quelques millions de Cambod- 
giens. Mais que faudrait-il de temps pour dé- 
cupler ce noyau sur le point de s'éteindre? 
Que notre influencé s'exerce sur cette race 
maintenant malheureuse, que notre protection 
la défende contre les envahissements qui ten- 
dent à l'engloutir, et ces mi^rables se relè- 
veront de leur avilissement, des bords du néant, 
conformément à la loi de l'humanité qui est le 
progrès I 



D'aventureux et courageux Français se sont 
déjà risqués dans ces contrées, dans l'es- 
pérance d'en exploiter fructueusement les ri- 
chesses ; mais, pourquoi ne l'avouerions-nous 
pas ? trop rares sont les pionniers énergiques 
et honnêtes, en général : au contraire, peu 
scrupuleux et avides, ils se condamnent d'eux 
mêmes à des représailles le plus souvent san- 
glantes. 



— 144 — 



Disons bien vite que les embarras qui héris- 
sent les débuts d'un colon probe et sérieux qui 
se transporte dans le Cambodge, sont réelle- 
ment décourageants. Les pouvoirs dont jouit 
notre représentant sont encore trop minimes 
et dépourvus d'initiative. 



En dehors des tracasseries des grands et des 
petits mandarins, heureux de faire sentir par 
quelques vexations leur autorité à un étranger 
qu'ils haïssent, il est impossible au colon de 
trouver des serviteurs à ses gages dans le pays. 
Il n'a d'autres ressources que dans les Anna- 
mites qu'il a amenés avec lui, ou dans ces va- 
gabonds qui ont fui de leur village pour se 
soustraire au châtiment de quelque méfait : 
Gens indignes de confiance, qui n'acceptent un 
emploi que dans l'espoir du vol et de l'assas- 
sinat. Le Chinois du Cambodge offre aussi peu 
de garantie que son cousin l'Annamite. Le 
Chinois, du reste, aime le trafic pour son pro- 
pre compte, et refuserait de servir d'intermé- 
diaire entre l'Européen et le Cambodgien toutes 
les fois qu'il s'agirait de transactions commer- 
ciales. 



En face de ces difficultés, nos négociants 
se retirent. Ainsi, les sacrifices faits pour le 
voyage et les premières démarches sont perdus. 



~ 145 — 

Les firais d'installation sont toujours très coû- 
teux. Un Européen ne peut vivre comme un 
misérable indigène, qui se nourrit de poisâon 
sec, de riz, ne boit que de Teau, et couche 
impunément à la belle étoile. Il lui faut un 
confort en rapport avec le climat contre lequel 
il soutient chacune jour la lutte. Son épiderme 
réclame impérieusement d'être protégé contre 
le soleil et les animaux malfaisants qui pullu- 
lent autour de lui. Une habitation modeste et 
simplement convenable revient à un prix rela- 
tivement élevé. Il est rare de pouvoir faire 
face aux dépenses de nourriture à moins de 
5 à 6 francs par jour. Le vin est indispensable. 
Un domestique ne suffît pas, dans ces latitudes, 
où la paresse et la nonchalance sont si com- 
munes et si naturelles, que Dieu a doté la 
terre d'une fécondité telle que l'homme peut se 
dispenser de l'entretenir ! Mais les domestiques 
se paient comme le reste. En résumé, là ou un 
indigène dépense 50 ligatures , il faut six fois 
cette somme à l'homme de la civilisation ! 



Il résulte de toutes ces considérations à vol 
d'oiseau J que quiconque voudra coloniser ou 
entreprendre un commerce devra se munir 
d'une première mise de fonds à titre d'avances, 
suffisante pour attendre sans peine le moment 
de la réalisation des premiers bénéfices. Malgré 
cela, combien échoueront avant d'avoir pu ar- 
river à bon porti 



— 146 — 

Chose vraiment digne de remarque : en Go- 
chinchine comme au Cambodge, il n'y a qu'une 
sorte d'opération qui réussisse presque infail- 
liblement à ceux qui la pratiquent : le com- 
merce de l'argent. Le taux du cent est très 
élevé. D'Européen à Chinois ou Annamite il 
monte à 30 par mois I Entre Européens il se 
maintient de 12 à 25. La confiance ne se com- 
mande pas ! 



ROCHBFORT, IHPRIMEKIE 60. THtZB ET O. 



iv^ 



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